Tourner en ridicule les remèdes inefficaces et les profiteurs

Tout le monde l'a, l'influenza ! ; © FDD
Tout le monde l'a, l'influenza !
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Durant les épidémies, le rôle des pharmaciens est important car ils doivent être à même de fournir autant de remèdes que nécessaire. Ainsi, à l’annonce d’une épidémie de peste devaient-ils cueillir le plus de plantes possible, puis procéder à leur séchage, leur broyage et leur mélange suivant les ordres des médecins. La phytothérapie étant alors à la base de tous les soins, ils ont généralement une réserve à disposition, mais qui tend à diminuer rapidement en cas d’épidémie.

Dès lors que la lutte contre les épidémies repose également sur la prise de mesures par les autorités centrales, les pharmaciens jouent un rôle important dans la distribution et dans la bonne répartition des médicaments sur le territoire. Ainsi, dans les archives départementales d’Indre-et-Loire trouve-t-on, annexée à une circulaire du ministère de l’Intérieur du 2 mai 1805, la liste des médicaments produits par la pharmacie centrale des hôpitaux et hospices civiles de Paris et distribués dans les départements « pour le traitement des épidémies de campagne ». Y sont mentionnés la rhubarbe, les feuilles de séné, le quinquina, l’agaric de chêne, l’ipécacuanha, le camphre, l’émétique, le laudanum, la thériaque, etc., ainsi que des trébuchets et des poids, indispensables à la délivrance des remèdes.

Si les témoignages contemporains des différentes épidémies qui secouent la France et l’Europe mettent régulièrement en valeur le dévouement des médecins et des pharmaciens et les risques qu’ils encourent pour porter secours aux malades, d’autres n’hésitent pas à souligner le manque d’éthique de quelques-uns, en particulier lors des épidémies de grippe.

Parmi les critiques qui reviennent le plus souvent à l’encontre des pharmaciens, il y a la tentation du charlatanisme et l’augmentation subite des prix des remèdes destinés à lutter contre l’épidémie. Ainsi, on peut lire dans Le Charivari du 13 février 1837, un article moqueur sur les préservatifs contre la grippe, et notamment sur un soi-disant « grippoïde », qui « guérit invariablement les grippes les plus invétérées ». Il s’agirait en réalité d’une simple pâte d’amande dont le pharmacien qui la propose disposerait d’un stock inépuisable, qu’il transforme en « choléroïde » en temps de choléra et, ironise le journaliste, qui deviendrait sans doute un « pestoïde » en temps de peste. Quand il n’y a pas d’épidémie, ledit remède est vendu comme « excellent savon de toilette ».

Dès les épidémies du XIXe siècle, une partie du corps médical encourage l’usage de grogs pour se prémunir contre la grippe – ce qui contrarie fortement les efforts réalisés pour lutter contre l’alcoolisme des classes laborieuses –, et en octobre 1918, le ministère du Ravitaillement réquisitionne du rhum à destination des soldats. La presse relaie abondamment cette préconisation, soit de manière sérieuse, soit à travers de nombreuses caricatures. On saisit en effet bien le potentiel comique qu’il y a derrière cette situation. La grippe devient ainsi un prétexte pour satisfaire son penchant pour l’alcool. Fort heureusement, les caricatures du XXe siècle témoignent aussi des progrès de la médecine : ainsi, sur une estampe de Gad parue en 1970, un petit garçon s’agace de ne pas pouvoir profiter de la grippe hivernale pour échapper à l’école car ses parents l’ont fait vacciner, preuve que le recours à la vaccination a largement progressé depuis son invention, contribuant ainsi à mieux maîtriser les épidémies. 

De même, la variété des remèdes suggérés pour endiguer l’épidémie de choléra qui touche l’Europe dans les années 1830 fait le bonheur des caricaturistes. En effet, face aux mesures contradictoires annoncées par la classe politique et par les médecins, la population, paniquée, essaie tous les « préservatifs » à la mode, notamment le cuivre, censé protéger du choléra. 

Outre la multiplicité des remèdes, tous plus farfelus les uns que les autres, dont le nombre même témoigne de l’impuissance des médecins et des pharmaciens face aux épidémies, journalistes et caricaturistes accusent certains d’entre eux de profiter de la situation pour s’enrichir. Ainsi, le Bulletin des salons, des arts, de la littérature et des théâtres du 17 avril 1842 dénonce « cette grippe bénie des pharmaciens […] mais qui est destinée à faire enchérir de manière effrayante la bonne réglisse des gendarmes, et tous les sirops plus ou moins pectoraux ». 

L’idée est reprise le 9 octobre 1860 par Le Charivari, qui publie une chanson sur la grippe qui sert à « enrichir messieurs les pharmaciens » et de nouveau à l’occasion de la « grippe russe » ou influenza de 1889-1890, qui fait près de 250 000 morts en Europe. Les symptômes sont minorés dans une chanson populaire à succès écrite par A. Poupay sur une musique d’Emile Spencer. Le journal satirique Le Grelot en reprend le refrain (« Tout le monde l’a l’influenza ! ») pour composer sa une le 12 janvier 1890. On observe le même phénomène avec le choléra : le prix du camphre flambe lors des épidémies, bientôt suivi par celui du phénol, recommandé par Koch pour se prémunir du choléra. 


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