La Thériaque

Vase à thériaque ; © Guy Portier ; © FDD
Vase à thériaque
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© Guy Portier ; © FDD

De toutes les anciennes préparations pharmaceutiques la thériaque est à coup sûr la plus célèbre mais aussi la plus complexe. C’est un électuaire ou médicament de consistance molle composé de poudres fines et d’extraits mélangés à une résine liquide et à du miel, dans lequel on a réuni un grand nombre de substances médicamenteuses pour tenter d’en augmenter l’activité, voire de constituer un médicament universel.

Un peu d’histoire

Nicandre, médecin et poète (originaire de Colophon, IIe siècle av. J.-C.) a été le premier à utiliser le mot thériaque dans son poëme Theriaca à propos de remèdes contre les morsures d’animaux venimeux.

Mithridate IV Eupator (roi du Pont, Ier siècle av. J.-C.), obsédé par les intrigues et les conspirations de son entourage, s’est consacré à l’étude des plantes vénéneuses contre lesquelles, à force d’expérimentations sur lui-même, il s’est immunisé ; d’où le terme de mithridatisation. Vaincu par Pompée, il voulut s’empoisonner, mais accoutumé au poison, il n’y parvint pas et dut se faire tuer par un de ses gardes.

Andromaque, médecin du tyrannique empereur Néron, perfectionna l’électuaire Mithridate notamment par augmentation de la quantité d’opium et par ajout de quelques substances, dont la chair de vipère. Cette préparation qui ne comptait pas moins de soixante-quatre composants était censée protéger contre les poisons mais aussi vaincre les maladies de toute nature. La chair de vipère conféra une grande renommée à l’électuaire d’Andromaque qu’il nomma Galène en raison de sa forte teneur en opium. Le médecin poète célébra les vertus de son électuaire dans un poème de 174 vers élégiaques dédiés à Néron.

Galien (131-207), médecin des empereurs Marc-Aurèle et Septime-Sévère, consacra à la thériaque deux de ses nombreux écrits : Theriaca ad Pisonem et Theriaca ad Pamphilianum. Il en fit un chaleureux éloge et mis au point la formule de référence, même si celle-ci fut souvent remaniée au cours des siècles.

À la fin du XVIIe siècle, le célèbre apothicaire Moyse Charas supprima les trochisques de vipère dans la formule, après avoir localisé le venin dans une glande située à la mâchoire supérieure et avoir compris l’inutilité de la chair.

Dans ses Eléments de pharmacie (1762), Baumé dit avoir « cru devoir rapporter la formule de la thériaque, telle qu’on la fait ordinairement. Il est facile de s’apercevoir qu’il entre dans sa composition une grande quantité des substances inutiles, de peu de vertu, et qui ne servent qu’à diminuer les effets de celles qui en ont de salutaires ». Aussi proposa-t-il une « thériaque réformée ».

La thériaque figurait encore dans notre Codex de 1884, mais elle ne sera plus retenue dans l’édition de 1908.

Composition

Sa particularité est de toujours comprendre quatre ingrédients indispensables :

  • la chair de vipère sous forme trochisques
  • le castoreum
  • l’opium sous forme poudre fine
  • le miel à l’origine de la consistance molle d’électuaire

Les trochisques sont des médicaments sous forme de petites boules ou pastilles sèches ; en l’occurrence la poudre de chair de vipère est agglutinée avec de la mie de pain. Les trochisques de vipère devaient être préparés selon des règles précises ; la vipère se voyait privée de la tête, de la queue et des entrailles.

Le castoreum, sécrétion grasse très odorante des glandes préputiales du castor mâle, est utilisé pour ses propriétés antispasmodiques et emménagogues [qui provoque ou facilite le flux menstruel, ndlr].

Trois ingrédients minéraux sont retenus :

  • la terre sigillée ou terre de Lemnos, antidote des maladies pestilentielles,
  • le sulfate de fer sec, topique contre les plaies,
  • le bitume de Judée ou asphalte, stimulant du système nerveux.

Parmi les nombreux composants végétaux citons :

  • des racines : aristoloche, arisarum, gentiane, meum …
  • des écorces : cannelle de Ceylan, citron
  • des feuilles : dictame de Crête, laurier, scordium …
  • des fleurs : rose rouge, millepertuis, safran …
  • des semences : poivre noir et blanc, fenouil, anis.
  • des sucs liquides : térébenthine de Chio.
  • des sucs condensés : opium, réglisse …
  • des gommes : encens, myrrhe, opopanax …

Préparation

Parmi les divers modes opératoires décrits citons celui-ci assez simple. On pile toutes les substances convenablement desséchées, on passe au tamis de manière à obtenir une poudre très fine et à laisser le moins possible de résidus. On obtient alors la poudre thériacale.

Dans une bassine, on liquéfie la térébenthine, on y ajoute une partie de la poudre thériacale. On incorpore peu à peu le miel préalablement fondu puis le reste de la poudre par petites quantités et le vin de Grenache pour obtenir finalement une pâte molle.

Après quelques mois de repos, on triture à nouveau la masse dans un mortier pour la rendre parfaitement homogène.

Ses usages

Faite d’abord pour lutter contre les poisons, la thériaque devint rapidement une véritable panacée à laquelle on a attribué d’innombrables vertus :

  • les maladies contagieuses et épidémiques dont la peste,
  • les fièvres malignes et pestilentielles,
  • la rougeole et la petite vérole,
  • les situations où il est nécessaire d’exciter les sueurs abondantes et de donner lieu à beaucoup de transpiration, etc.

Préparation privée et publique

Médicament souverain dans nombre d’affections, la thériaque fut évidemment l’objet de diverses convoitises, malfaçons et falsifications. La « triaclerie » ou commerce de la thériaque sera mise au rang des pratiques magiques et charlatanesques. Aussi les apothicaires décidèrent-ils d’en garantir la qualité et d’en effectuer la préparation publique en présence de médecins et de magistrats. À Paris Moyse Charas fut le premier en 1667 à faire une préparation et démonstration publiques. D’autres apothicaires renommés firent de même tant à Paris qu’en province.

En 1730, la Communauté des apothicaires de Paris autorisa quelques-uns de ses membres à confectionner la thériaque en public ; les profits en résultant étaient distribués aux membres de l’association. La Société de la Thériaque effectua la confection publique selon un cérémonial traditionnel jusqu’en 1790 ; elle fut dissoute en 1793. Des préparations publiques eurent lieu également dans d’autres villes : Lyon, Toulouse, Rouen, Strasbourg, Besançon, Le Mans, etc.

Des variantes

Le prestige de la thériaque suscita l’apparition de plusieurs préparations dérivées reprenant on non l’appellation.

La triacle

Les charlatans, appelés triacleurs, qui couraient les marchés et les campagnes, vendaient sous le nom de thériaque ou triacle un produit qu’ils confectionnaient eux-mêmes ou qu’ils s’étaient procurés dans de grandes foires renommées.

L’orviétan

Cet électuaire est récent comparativement à la thériaque puisqu’il aurait été inventé par un charlatan, Lupi d’Orvieto en Toscane, vers la fin du XVIe siècle. Sa composition d’abord fantaisiste, les ingrédients pouvant être ajoutés ou retranchés à loisir, comprend 26 composants selon Moyse Charas alors que Baumé en admet 54 dans ses Éléments de pharmacie.

Le Mithridate

Comparable à la thériaque, avec 46 composants dans la formule citée par Baumé, mais sans chair de vipère. Il a les mêmes vertus et se donne à la même dose.

Le polycreste de Poitiers ou de Pidoux

C’est un succédané de la thériaque élaboré par la faculté de médecine de Poitiers en 1605 pour lutter contre la peste.

La thériaque céleste

Dite de Strasbourg car elle fut en 1694 l’objet d’une promotion par un apothicaire de la ville, Frédéric Stroehlin, qui « prétendit faire connaitre aux strasbourgeois une préparation plus moderne, la thériaque céleste, dont l’idée première est due au médecin français Joseph Du Chesne, dit Quercétan ». Cependant elle ne se vendit pas uniquement en Alsace, car un apothicaire parisien, Jacques Liège, en fit une exposition et démonstration publiques en 1747 : « l’on réunit dans la thériaque céleste , sous un petit volume , les vertus de tous les ingrédients de l’ancienne ». La thériaque céleste d’Hoffmann n’est qu’une simplification de la thériaque.

La thériaque diatessaron

Comme son nom l’indique, elle n’est composée que de quatre substances : racines de gentiane et d’aristoloche, baies de laurier et myrrhe, mélangées à du miel et de l’extrait de genièvre. Elle est dite aussi thériaque des pauvres du fait que, selon Moyse Charas, elle a été inventée particulièrement pour les pauvres. La préparation en très facile et d’un faible coût. Selon lui, « elle n’est pas à mépriser » et est fort propre contre diverses maladies et les poisons.

Les vases à thériaque

Médicament de grande renommée la thériaque se devait d’être conservée dans les récipients les plus beaux et les plus prestigieux. Pour ce faire, les manufactures de faïence et d’étain ont produit de véritables merveilles.

L’importance des quantités mises en œuvre dans les préparations publiques et la taille des établissements hospitaliers expliquent les grandes dimensions de nombre de récipients en faïence, en étain ou en bronze :

  • vases de réserve qui ornaient les salles des apothicaireries hospitalières,
  • vases de montre qui décoraient les apothicaireries privées pour le plus grand prestige de l’apothicaire.

Leur décor est généralement somptueux, riche en couleurs et en ornementations, encadrant l’inscription en latin ou en français : « thériaque » , « mithridate » , « orviétan ». Beaucoup de vases de montre ont des anses formées de serpents entrelacés dont la tête et la queue forment des enroulements sur les panses. Le serpent se retrouve aussi comme prise de couvercle, et surtout dans le décor. On y voit évidemment une allusion à la vipère composant le médicament, mais d’autres symboles sont attachés au serpent, comme celui de la prudence retenu par les apothicaires.

D’autres vases de taille plus réduite d’abord en faïence puis en porcelaine ont été fabriqués dans les différentes manufactures. Ils étaient utilisés pour la conservation de la thériaque dans les officines. Témoin ce vase en porcelaine blanche de Paris au décor d’encadrement de la fin du XIXe siècle. Son sobre décor correspond au déclin de la thériaque et à la fin de sa légendaire utilisation.

Patrick Bourrinet


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