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  • La santé selon Daumier

Introduction 

La caricature au XIXe siècle s’exprime par le talent de Grandville, Cham, Philippon, Gavarni, Jacques, Forest mais au-dessus de tous, celui qui laisse sa patte à la postérité, le maître de l’art, celui dont Baudelaire disait « …qu’il dessinait aussi bien que Delacroix… », je veux parler de Daumier !

Dans le Journal de la Caricature puis dans le Charivari, Daumier nous livre l’histoire de son siècle, il met en scène tous les acteurs de la comédie humaine, bourgeois et gens du peuple. Il nous révèle également les polémiques suscitées par les techniques nouvelles qui évoquent l’aspect social du XIXe siècle. Son regard observe et suit l’évolution des sciences et des techniques et son talent n’épargne ni la pharmacie ni la médecine dans les tableaux de ce témoignage satirique.

  • Le Médecin et la garde-malade.

  • Voyons...ouvrons la bouche!

  • Monsieur, je méprise le charlatanisme de l'affiche, je méprise les Pufs de l'annonce, j'abhorre tout ce qui sent le charlatan, le sauteur, le danseur de corde et je me borne à produire tout naivement tout bêtement ma marchandise. Lisez mon catalogue! Parfum de l'amour, de l'estime et de l'amitié, en flacons moyen âge .. Extrait de sourire de l'enfance - Parfum des premiers pas d'Adolphe - Eau de l'alliance des peuples, pour le mouchoir avec la chanson de Beranger - Parfum du Général Foy, pour raffermir les fibres du cerveau et rappeler aux français leurs libertés et leurs droits garantis par la charte constitutionnelle. Entouré d'un discours prononcé sur la tombe de l'immortel député par un de ses honorables collègues. Vous le voyez il est impossible d'être plus simple

Album Daumier

Robert Macaire

Qu’il soit financier, politicien, avocat, journaliste le Robert Macaire de Daumier est un individu hypocrite et sournois qui profite du système et défie la morale : le type même de l’opportuniste toujours prêt à saisir la meilleure occasion de faire du profit. Bienfaiteur aux allures pontifiantes et respectables, bouffi et brasseur d’affaires il est accompagné de son acolyte le squelettique Bertrand.

Dans le domaine de la caricature médicale la farce est parfois dramatique comme dans cette série de lithographies. Peu importe que la malade soit faible et risque de mourir, pour Robert Macaire ce qui compte c’est d’opérer! Si l’opération échoue ce n’est pas un problème il est inconnu ; si l’opération doit réussir sa réputation et sa renommée sont établies. Macaire est prêt à tout pour gagner de l’argent, il profite de la stupidité du public et de son engouement pour la nouveauté et s’apprête à devenir homéopathe ou magnétiseur. Il consulte gratuitement et vend cher ses médecines et tout comme dans le théâtre de Molière la farce se termine toujours par la même conclusion, « purger et saigner »!

Le Docteur Véron

Né à Paris le 5 avril 1798, il est poussé par son père à faire sa médecine. Nommé au concours, en 1821, premier interne des hôpitaux, Louis-Désiré Véron est reçu médecin en 1823, à la Faculté de médecine de Paris. Médecin, journaliste, directeur d’Opéra, directeur du Constitutionnel, homme d’affaires et homme politique, il assure sa fortune en devenant copropriétaire de la « pâte de Regnauld ».

Commercialisée par Regnauld Ainé, pharmacien installé rue Caumartin à Paris, la pâte pectorale balsamique, est d’une composition assez banale : fleurs pectorales, gomme arabique, teinture de Tolu, eau et sucre selon le Dorvault de l’époque.

A la mort du pharmacien, Véron achète la formule à la veuve de l’inventeur et s’associe à Louis René Frère pour fonder avec ce dernier une société de commerce pour la confection et la vente du remède.

Très vite le Docteur Véron devient la tête de turc des contemporains de Daumier : celui-ci est toujours affublé de deux accessoires, une petite boîte ronde de pâte de Regnauld et une seringue à clystère. La présence de cette seringue, s’explique par le fait que la satire présente souvent Véron comme pharmacien.

Pharmacien

A la manière des dessinateurs regardons le pharmacien de Daumier. Pour ce faire, utilisons les principes de Lavater, philosophe et théologien protestant suisse (1741-1801), qui considérait que tout aspect extérieur du corps, en particulier les traits du visage, révèle les qualités morales, le caractère et l’intelligence d’un individu.

Poussons notre analyse en appliquant les théories de Franz Josef Gall, médecin allemand (1758-1828), qui « invente » la phrénologie et qui nous en livre les clefs dans son « Anatomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier avec des observations sur la possibilité de reconnaître plusieurs dispositions intellectuelles et morales de l’homme et des animaux par la configuration de leur tête (Paris 1810-1819) ».

Avec un peu d’imagination établissons un rapport direct entre les apparences extérieures et les qualités morales, et essayons d’interpréter ces 4 personnages : le pharmacien, le phrénologue, le médecin et le chimiste sans oublier que derrière la caricature de Jean-Baptiste Dumas se cache, n’en déplaise à Daumier, un des plus grands savants de son siècle !

Art dentaire

Il semble que jusqu’à la création du diplôme de chirurgien-dentiste, en 1892, deux catégories de praticiens cohabitent au sein de la profession : d’une part, les dentistes titrés experts formés par l’ancien Collège Royal de chirurgie, de docteurs en médecine, d’officiers de santé et d’autre part, les dentistes patentés qui se parent de titres fantastiques et se glorifient d’inventions spectaculaires. Dans la première moitié du XIXe siècle les héritiers de Pierre Fauchard laissent provisoirement la place à des empiriques comme Georges Fattet.

Georges Fattet se veut le dentiste des gens du monde : il utilise comme Véron le support de la publicité dans la presse pour s’accaparer la riche clientèle bourgeoise. Il n’hésite pas à mener de nombreuses opérations publicitaires tapageuses, comme une descente des Champs-Elysées sur un char décoré d’un dentier géant. Il se dit professeur de prothèse dentaire, et inventeur des dents osanores.

Il sera « épinglé », entre 1845 et 1850 dans le Charivari, par Cham (Amédée de Noé), qui lui consacre de nombreux croquis dans une série «  Vie du célébrissime et dentissime Georges Fattet ».

Occuliste

Daumier exerce son œil et insiste sur l’aspect grotesque et risible des situations comme dans ce dessin où il représente Ratapoil, fossoyeur de la République, qui entraîne au précipice deux pauvres aveugles, Montalembert et Berryer membres du corps législatif sous Napoléon III.

Il nous laisse voir également l’ignorance et la cupidité dans cette scène du Charlatan Macaire face à sa victime. Le charlatan ira jusqu’au bout de son cynisme et ne lâchera son client aveugle que lorsque la bourse de celui-ci sera vide !

Pour exercer son art avec autant de talent il ne fallait pas que Daumier souffre de strabisme ni convergent ni divergent. Son point de vue sur le XIXe siècle est terriblement critique et manque parfois d’objectivité : mais son talent est au service de la caricature. Les yeux grands ouverts il est témoin de son temps, sa liberté de pensée lui coûte parfois sa liberté… !

Pathologies

Les restaurants à la mode anglaise qui arrivent à Paris et proposent des associations de plats « sucré salé » avec de la bière au repas, sont dénigrés : le menu n’est pas cher mais provoque la « colique » ! L’alimentation en France occasionne aussi des troubles digestifs divers et variés. Le manque d’hygiène est responsable de pathologies souvent contagieuses face auxquelles l’arsenal thérapeutique semble défaillant : par méconnaissance on attaque les symptômes mais pas les causes d’où la récurrence des épidémies comme le choléra en 1823, 1848, 1853 et 1859…Maux de tête, rhumes, saignements de nez et autres infections respiratoires s’expriment sous le trait du crayon de Daumier.

La fameuse épidémie de grippe, venant d’Asie et de Russie envahit l’Europe et débute au printemps de 1847. En 1848, dix ans avant Daumier, Gustave Doré publie sa lithographie « la grippe agrippant » dans le Charivari. La lithographie « Paris grippé » de Daumier, nous fait découvrir une scène de rue : des passants, les traits tirés, la bouche ouverte, mouchoir à la main et chaudement emmitouflés, se hâtent de rentrer chez eux. 

  • Y n'y a rien comm'ça pour le rhume de cerveau, ça vaut de l'or.

  • Paris grippé.

  • Vous allez voir !... çà va arrêter le sang comme avec la main !

  • Les Nouveaux restaurants anglais à Paris. Vraiment ça n'est pas cher... pour deux francs vingt cinq centimes on vous donne une bouteille de bière, une soupe à la tortue un rosbif aux pommes un morceau de veau à la gelée de groseille et une colique

  • La Colique... Hola! hola! Hola le ventre ! hola !

  • Le Mal de tête. Hola! hola!... pan! pan! Dindrelin - dindrelin hola! hola!!

Remèdes

A cette époque lois et décrets, mal adaptés aux progrès scientifiques et techniques, sont contournés et de nombreux agents thérapeutiques naviguent dans les eaux obscures de l’illégalité. Les charlatans profitent de la situation et de nombreux remèdes, inefficaces et parfois dangereux, sont mis sur le marché sans aucun contrôle. Les inventeurs et fabricants de remèdes diffusent un grand nombre de médicaments « hors la loi » à grand renfort de publicité. Les artistes de l’époque, Daumier, Cham, Véron, Capiello,….peintres et dessinateurs, dénoncent par la caricature la crédulité du public.

Des préparations, parées des séductions et des mystères de l’Orient, sortent de l’arrière-boutique des officines, comme par exemple le Racahout des arabes. Substance alimentaire en grande faveur à la cour du Sultan, c’est en fait un produit médicinal diététique, recommandé pour les enfants, les convalescents, les vieillards, qui poursuit sa carrière jusqu’aux premières décennies du XXe siècle, et qui annonce l’essor des produits de grande consommation des petits déjeuners.

Pour en savoir plus

Notice biographique : Honoré Daumier (Marseille 1808-Valmondois 1879)


Lithographe, peintre et sculpteur Daumier met en scène tous les acteurs de la Comédie humaine. Caricaturiste politique et implacable scrutateur des mœurs de son temps, il est une référence incontournable pour qui s’intéresse à l’histoire du XIXe siècle. Témoin satirique du règne « du roi bourgeois » il collabore à «  la Caricature», journal fondé en 1830 par Charles Philipon, journaliste républicain, à qui nous devons la célèbre représentation de Louis-Philippe en forme de poire. Dans la ligne politique du journal, qui lutte contre le régime en place, Daumier réalise une série d’études, de portraits-charges des membres les plus en vue de la vie politique : ministres et députés, journalistes gouvernementaux. Il accentue les particularités physionomiques et révèle les personnalités profondes pour mieux dénoncer la corruption du système. Au-delà de l’univers politique il dessine avec passion et précision la bourgeoisie, s’intéresse au monde de la justice, sans oublier d’ausculter, parmi ses nombreux thèmes, la médecine et la pharmacie.

La loi du 29 août 1835 contre la liberté de la presse entraîne la disparition de « la Caricature », Daumier s’oriente alors vers la satire de mœurs et collabore au «Charivari », fondé en 1832 par Philipon. De 1830 à 1852 tous les engouements de la société sont passés sous la mine du crayon qui lui sert de scalpel. Toujours ancré à l’actualité Daumier déborde de verve et nous lègue, avec humour et facétie, un précieux témoignage de la société française.



Les Amis de Daumier

La Santé selon Daumier


Crédits

Conception et textes : Dominique Kassel

Illustrations : FDD

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