La santé vue par Daumier
Le 02/03/2016 à 22h49 par Anonyme
Résumé

 

Voyage à la découverte de l’univers de la santé dessiné au scalpel par un des plus grand talent du XIXe siècle.

 

Je veux parler maintenant de l’un des hommes les plus importants, je ne dirai pas seulement de la caricature, mais encore de l’art moderne, d’un homme qui, tous les matins, divertit la population parisienne, qui, chaque jour, satisfait aux besoins de la gaieté publique et lui donne sa pâture Ecrits sur l’art de Charles Baudelaire

 

La santé vue par Daumier / Dominique Kassel, 4 décembre 2008

 

 

 

 

Lithographe, peintre et sculpteur Honoré Daumier (Marseille 1808-Valmondois 1879) met en scène tous les acteurs de la Comédie humaine. Caricaturiste politique et implacable scrutateur des mœurs de son temps, il est une référence incontournable pour qui s’intéresse à l’histoire du XIXe siècle. Témoin satirique du règne « du roi bourgeois » il collabore à «  la Caricature», journal fondé en 1830 par Charles Philipon, journaliste républicain, à qui nous devons la célèbre représentation de Louis-Philippe en forme de poire. La loi du 29 août 1835 contre la liberté de la presse entraîne la disparition de la Caricature . « Le Charivari » succède à « la Caricature » et Daumier s’oriente vers la satire de mœurs.

Dans la ligne du journal, il réalise une série d’études, de portraits-charges des membres les plus en vue de la vie politique. Il accentue les particularités physionomiques et révèle les personnalités profondes pour mieux dénoncer la corruption du système. Au-delà de l’univers politique, il dessine avec passion et précision la bourgeoisie, s’intéresse au monde de la justice et à celui de la médecine et la pharmacie.

Le monde de la caricature dans la première moitié du XIXe siècle est probablement influencé par les théories de Lavater (médecin allemand 1758-1828 qui « invente » la phrénologie) et de Gall (philosophe et théologien protestant suisse 1741-1801) qui captivent les imaginations. Les caricaturistes sont fascinés par ces méthodes d’analyse et de classement qui établissent un rapport direct entre les apparences extérieures et les qualités morales. Tout aspect extérieur du corps, en particulier les traits du visage, révèle les qualités morales, le caractère et l’intelligence d’un individu. Ainsi dans le contour d’une tête ou les formes d’un visage on peut découvrir le caractère, ainsi la façon de s’habiller révèle la personnalité.

Toujours ancré dans l’actualité Daumier déborde de verve et nous lègue, avec humour et facétie, un précieux témoignage. De 1830 à 1852 tous les engouements de la société française sont passés sous la mine du crayon qui lui sert de scalpel. Témoin de son temps il donne la parole à Robert Macaire qui exprime les actes divers de la « Comédie humaine » et inaugure la caricature de mœurs.

 

Robert Macaire médecin et pharmacien

La grande épopée de Robert Macaire, racontée par Daumier d’une manière flambante, succéda aux colères révolutionnaires et aux dessins allusionnels. La caricature, dès lors, prit une allure nouvelle, elle ne fut plus spécialement politique. Elle fut la satire générale des citoyens. Elle entra dans le domaine du roman … Ecrits sur l’art de Charles Baudelaire

 

A l’origine c’est un personnage de mélodrame auquel Frédérick Lemaître a donné vie dans  l’Auberge des Adrets, pièce de théâtre de Benjamin Antier. C’est un bandit, un escroc cynique des débuts de l’ère industrielle. Philippon et Daumier s’en emparent et le transforment en héros d’une suite de 100 lithographies, publiées de 1836 à 1837 et rassemblées dans un recueil de contes intitulé les  Cent et un.

Qu’il soit financier, politicien, avocat, journaliste ou professionnel de santé le Robert Macaire de Daumier est un individu hypocrite et sournois qui profite du système et défie la morale : le type même de l’opportuniste toujours prêt à saisir la meilleure occasion pour faire du profit. Bienfaiteur aux allures pontifiantes et respectables, bouffi et brasseur, d’affaires il est accompagné de son acolyte le squelettique Bertrand.

Dans le domaine de la caricature médicale la farce est parfois dramatique car malgré son manque d’expérience le chirurgien débutant insiste pour opérer. Cela lui est bien égal d’échouer il est inconnu, mais si par hasard il réussissait sa réputation serait faite! La lithographie   la clinique du docteur Macaire   nous montre qu’il importe peu que la malade soit trop faible pour supporter l’intervention ! L’opération a parfaitement réussi même si la patiente est morte  et de toute manière selon Macaire elle serait bien plus morte sans l'opération … Robert Macaire pharmacien déteste les charlatans et la publicité. Il se contente de vendre ses marchandises sur catalogue comme c’est l’usage à l’époque et il propose à sa clientèle : du parfum de l'amour, de l'estime et de l'amitié, en flacons moyen âge - de l’extrait de sourire de l'enfance – du parfum des premiers pas d'Adolphe – du parfum du Général Foy, pour raffermir les fibres du cerveau et rappeler aux français leurs libertés et leurs droits garantis par la charte constitutionnelle. Il est prêt à tout pour gagner de l’argent et il exploite la stupidité du public et son engouement pour la nouveauté. … Le public, mon cher, le public est stupide ... nous le saignerons à blanc nous le purgerons à mort, il n'est pas content ... il veut du nouveau ... donnons lui en ... dit-il à Bertrand, … faisons-nous homéopathes … et il lui donne la recette d’une ordonnance qui résume bien, selon lui, le principe de la préparation.

 

Les remèdes.

A cette époque, lois et décrets mal adaptés au progrès scientifiques et techniques, sont contournés et de nombreux agents thérapeutiques naviguent dans les eaux obscures de l’illégalité. Les charlatans profitent de la situation et de nombreux remèdes, inefficaces et parfois dangereux, sont mis sur le marché sans aucun contrôle. Les inventeurs et fabricants diffusent un grand nombre de médicaments  hors la loi  à grand renfort de publicité.

Depuis la Restauration, la notoriété passe par la presse qui se fait l’écho des succès thérapeutiques. De nombreuses publications voient le jour : le Journal des débats, la Presse, l’Echo de Paris, le Petit Parisien, le Matin, et cent autres encore qui se lancent à la conquête de millions de lecteurs. Les réclames thérapeutiques, souvent en dernières pages, abondent. Avec audace les annonceurs clament des guérisons garanties par les remèdes. Chacun traite efficacement une gamme de maladies aussi diverses qu’incurables et le même sirop, cachet ou suppositoire, utilisé avec succès dans l’asthme connaît une action tout aussi bénéfique contre les rhumatismes !

Cigarettes de camphre, reconstituants et vins médicinaux, mais aussi des préparations, parées des séductions et des mystères de l’Orient, sortent de l’arrière-boutique des officines, comme par exemple le Racahout des arabes. Substance alimentaire en grande réputation à la cour du Sultan, c’est en fait un produit médicinal diététique, recommandé pour les enfants, les convalescents, les vieillards, qui poursuit sa carrière jusqu’aux premières décennies du XXe siècle, et qui annonce l’essor des produits de grande consommation des petits déjeuners.

Au-delà de ces nouveaux remèdes, Daumier dans une lithographie en couleur publiée dans le Journal de la Caricature le 5 décembre 1833 : Primo saignare, deinde purgare, postea clysterium donare,  nous ramène au siècle de Molière. S’agit-il d’un hommage à l’auteur du « Malade imaginaire », d’une critique à l’encontre des sciences médicales qui auraient fait si peu de progrès depuis deux siècles ? Peut-être tout simplement l’expression du talent d’un artiste qui s’exprime dans un « tableau d’histoire » lié à un fait divers ?

Le roi Louis Philippe joue le rôle du docteur en médecine qui saigne un postillon, emblème du peuple. On regarde on a compris que le peuple est sauvé mais survivra-t-il à « la médecine Leroi » que tient dans ses mains le Duc d’Orléans ? (Allusion faite au vomi-purgatif  Le Roy  qui provoqua de nombreux empoisonnements). Et pour le cas où le malheureux peuple survivrait à ces traitements, la seringue a clystère du Maréchal de France pourrait fort bien l’achever ! Tout comme Molière, Daumier va droit au but et l’idée se dégage d’emblée.

 

La pâte de Regnauld et le Docteur Véron.

Commercialisée par Regnauld Ainé, pharmacien installé rue Caumartin à Paris, la pâte pectorale balsamique, remède secret autorisé à la vente, est d’une composition assez banale : fleurs pectorales, gomme arabique, teinture de Tolu, eau et sucre selon le Dorvault de l’époque. A la mort du pharmacien, le Docteur Véron achète la formule à la veuve de l’inventeur et s’associe à Louis René Frère pour fonder avec ce dernier une société de commerce pour la confection et la vente du remède.

Médecin, né à Paris le 5 avril 1798, Véron est tour à tour journaliste, directeur d’Opéra, directeur du Constitutionnel, homme d’affaires et homme politique qui assure sa fortune grâce à la « pâte de Regnauld ». Profitant de son expérience de journaliste il applique la publicité des grands journaux politiques à un produit pharmaceutique et en développe la promotion. Il inonde les journaux de réclames qui vantent les mérites de cette pâte pectorale pour … guérir les rhumes, les catarrhes, l’asthme et les affections de poitrine ...

Les pamphlétaires se déchaînent et très vite le Docteur Véron devient la tête de turc des contemporains de Daumier. On dénombre sous son nom environ 150 caricatures dans lesquelles un personnage de stature imposante accompagnée d’embonpoint est toujours affublé de deux accessoires quasi permanents : une petite boîte ronde de pâte de Regnauld et une seringue à clystère. La présence de cette seringue, s’explique par le fait que la satire présente souvent Véron comme pharmacien.

La publication en première page du Charivari le 12 décembre 1849, d’un violent article sur le docteur Véron intitulé  Au Seigneur Fontanarose  du nom du charlatan dans le  Philtre d’Eugène Scribe, incite le docteur à poursuivre en justice le journal. Le jour du procès Daumier dessine  le Chevalier Véron défiant le Charivari à un singulier combat dans le champ clos de la 6e Chambre du Palais de Justice. Véron chevauche un cheval caparaçonné, il se protège derrière un bouclier d’un couvercle de boîte de pâte de Regnauld. Il est armé et en guise d’épée il porte une seringue à clystère : une grande plume d’oie rappelle son métier de journaliste. Du haut de sa monture il défie au combat le petit Charivari, représenté par un lutin espiègle, qui lui décoche un pied de nez en réponse : au pied du lutin on distingue l’énorme gant en peau de lapin contenant le cartel. … Ce n’est pas à un vain tournoi que défie le chevalier Véron, c’est à un combat mortel ! Il réclame dix mille francs au journal, la rencontre doit avoir lieu dans le champ parfaitement clos de la sixième chambre du Palais de Justice… Il réclame encore que l’on veuille lui accorder cinq cents affiches, mentionnant le dit jugement lesquelles affiches seront placardées sur tous les murs de la capitale par ledit chevalier Véron en personne et notamment à la porte des pharmaciens. – Il tient énormément à jouir de leur considération … 

Mimi Véron croit avoir enfin trouvé le véritable moyen de pulvériser son ennemi comme l’indique le titre d’une lithographie publiée dans le Charivari, 14 janvier 1850. La scène se passe dans un décor d’arrière boutique ou sont entreposées des matières premières. Au premier plan le docteur Véron pile, avec toute son énergie, à l’aide d’un pilon double dans un mortier le Charivari, qui lui fait un pied de nez. Véron n’a pas sa seringue à clystère ni sa boîte de pâte de Regnauld : c’est un pharmacien avec un tablier qui s’apprête à écraser le Charivari qui malgré sa position d’infériorité continue ses impertinences. Véron toujours embarrassé par les attaques du Charivari le poursuit devant le tribunal correctionnel.

 

Daumier s’est abattu brutalement sur l’antiquité, sur la fausse antiquité, - car nul ne sent mieux que lui les grandeurs anciennes, - il a craché dessus ; et le bouillant Achille, et le prudent Ulysse, et la sage Pénélope et Télémaque, ce grand dadais et la belle Hélène qui perdit Troie et tous enfin nous apparaissent dans une laideur bouffonne qui rappelle ces vieilles carcasses d’acteurs tragiques prenant une prise de tabac dans les coulisses … Ecrits sur l’art de Charles Baudelaire

Cette influence « antique » s’exprime dans la lithographie   Clytemnestre poussée par Mimi Véron profite du sommeil du Charivari pour perforer cet infortuné . Daumier imite librement un tableau peint par Pierre-Narcisse Guérin en 1817  Clytemnestre hésitant avant de frapper Agamemnon endormi . Derrière le rideau, Clytemnestre complote avec son amant, Egisthe, l’assassinat de son mari Agamemnon. Tout comme Agamemnon, le Charivari est allongé et dort profondément pendant que le Docteur Véron, Egisthe, pousse Mademoiselle Rachel, Clytemnestre, qui tient une seringue à clystère dans sa main droite à la place du poignard. Cette scène de tragédie explique les relations tendues entre le Charivari et le docteur Véron, agacé par les attaques incessantes du journal. Daumier augmente la pression à l’encontre de Véron car il dévoile, dans ce tableau, la relation intime de Véron avec Mademoiselle Rachel, de son véritable nom Elisabeth Rachel Félix, tragédienne du Théâtre français.

 

Pathologies

Quelques années plus tard, on pourra lire dans « les Mémoires d’un bourgeois de Paris du Docteur Véron » ce commentaire sur l’artiste qui l’avait tellement malmené dans les colonnes de la presse !… Comme les personnages de Daumier sont vivants et causent bien entre eux ! Avec quelle puissance, avec quelle fécondité il sait mettre en scène les ridicules et les passions de l’humanité ! Il s’égare quelquefois jusqu’au grotesque ; mais le plus souvent il traduit par un trait de maître les secrètes pensées du cœur humain…

Il est vrai que Daumier exerce son œil mais qu’il ne regarde que l’aspect grotesque et risible des situations comme dans ce dessin où il représente Ratapoil, fossoyeur de la République, qui entraîne au précipice deux pauvres aveugles, Montalembert et Berryer membres du corps législatif sous Napoléon III. Il nous laisse voir également l’ignorance et la cupidité dans cette scène qui oppose un oculiste breveté face à sa victime. … A ça Monsieur Macaire depuis six mois que vous me bassinez avec votre eau merveilleuse et je suis toujours aveugle. Cela finit par me coûter bien cher, mon argent s’en va, c’est tout ce que je vois. - … Hé bien ! c’est déjà quelque chose ; continuez, vous finirez par y voir clair… Le charlatan ira jusqu’au bout de son cynisme et ne lâchera son client aveugle que lorsque la bourse de celui-ci sera vide !

Le manque d’hygiène est responsable de pathologies souvent contagieuses face auxquelles l’arsenal thérapeutique semble défaillant. Par méconnaissance on attaque les symptômes mais pas les causes d’où la récurrence des épidémies comme celles du choléra en 1823, 1848, 1853 et 1859…Coliques, maux de tête, rhumes, saignements de nez et autres infections respiratoires s’expriment sous le trait du crayon de Daumier.

La fameuse épidémie de grippe, venant d’Asie et de Russie, envahit l’Europe et débute au printemps de 1847. Autre scène de la vie quotidienne, la lithographie  Paris grippé, publiée dans le Charivari du 15 janvier 1858 nous révèle une scène de rue : des passants, les traits tirés, la bouche ouverte, mouchoirs à la main et chaudement emmitouflés, se hâtent de rentrer chez eux.

Cette page d’histoire illustrée nous semble largement dater, ne serait-ce que parce qu’elle précède l’extraordinaire révolution thérapeutique du XXe siècle. Le point de vue facétieux et sérieux de Daumier sur le XIXe siècle est terriblement critique et manque parfois d’objectivité. Les yeux grands ouverts il est témoin de son temps, sa liberté de pensée lui coûte parfois la liberté mais c’est le prix qu’il paie pour exploiter la caricature comme un mode d’expression démocratique.

Les figures de la « comédie humaine » sont toujours là, mais il me semble qu’il nous manque, dans le domaine de la santé, le talent d’un Daumier pour les mettre en lumière …….

 

Découvrir l'expostition "La santé selon Daumier"

 

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