« … Tout va très bien Madame la Marquise… »
Le 02/03/2016 à 22h45 par Anonyme
Résumé

L’auteur introduit son propos en survolant la médecine et nous présente les 4 tempéraments de base de l’Homme – combinaison de substances élémentaires, de matières… - ainsi que les différents courants médicaux s’opposant au 17ème siècle.

La correspondance de Madame de Sévigné, est un prétexte pour énumérer les remèdes de bonne femme, remèdes secrets, empiriques, baume tranquille…, utilisés pour soigner, soulager les douleurs, guérir.

 

« … Tout va très bien Madame la Marquise… »

Auteur : Dominique Kassel

Date du document : 01/06/2005

Date de mise en ligne : 20/06/2005

Au siècle de la Marquise De Sévigné, (1626-1696) la médecine est régentée par la philosophie qui considère que la nature est composée de trois éléments : Dieu ou l’Esprit, le monde Astral et ses sept planètes et le monde sublunaire régi par le nombre quatre avec ses quatre éléments.

 

L’homme, microcosme calqué sur le macrocosme, est la synthèse des quatre substances élémentaires : la terre, l’eau, l’air et le feu. Ces substances sont représentées par des qualités : le sec, l’humide, le froid et le chaud. La combinaison des quatre matières en proportions variables, selon que l’une ou l’autre domine, donne quatre tempéraments de base : sanguin, bileux, atrabileux et pituitaire. C’est la fameuse théorie des quatre humeurs cardinales héritées d’Hippocrate reprises et augmentées par les conceptions de Galien. Le sang chaud et humide est secrété par le foie ainsi que la bile, chaude et sèche. Le cerveau sécrète la froide et humide pituite ; l’atrabile, produite par la rate, est froide et sèche. Ce sont les déséquilibres humoraux qui provoquent la maladie : excès ou défaut de l’une ou l’autre humeur. La thérapeutique découle de source « contraria a contrariis curantur » : elle doit contrarier le tempérament morbide de l’individu et l’organe malade. Les substances végétales, qui constituent la base des traitements, sont pourvues de l’une des quatre qualités élémentaires à quatre degrés : les plantes possèdent également des qualités secondes, liées aux qualités premières, certaines possèdent des qualités troisièmes plus spécifiques.

 

L’auteur du « Malade imaginaire » avait donc bien raison lorsqu’il se moquait de la médecine et des médecins de son temps : il ne pouvait que constater le manque de connaissances scientifiques et le recours à la médecine archaïque qui refuse tout progrès. Grâce à Molière, la critique du monde médical est à la mode et la Marquise ne se prive pas de railler les médecins qu’elle qualifie « d’ignorants » : « …Ah ! que j’en veux aux médecins, quelle forfaiture que leur art. Il n’y a qu’à voir ces messieurs pour ne jamais les mettre en possession de son corps… ».

 

Plusieurs courants médicaux s’opposent : les Galénistes qui érigent en dogme les écrits des anciens et qui ne savent que prescrire des purgations, des saignées et des clystères ; les Iatrochimistes, héritiers de Paracelse et de la Rennaissance ; les Iatromécanistes, influencés par les idées de Descartes et par les théories de Copernic, Galilée et Newton. La thérapeutique est à l’image de ces trois courants et propose des traitements par les substances végétales prônées par les galénistes, ou par les minéraux prescrits par les chimistes. A ces remèdes il faut ajouter les drogues exotiques, la polypharmacie (thériaque et mithridate), les remèdes secrets et tous les produits du charlatanisme.

 

L’abondante correspondance de Marie de Rabutin-Chantal, plus connue sous le nom de Marquise de Sévigné, nous livre les mœurs et l’histoire du grand siècle. L’épistolière, dans les lettres qu’elle adresse à sa fille, Madame de Grignan, et à ses amis, nous lègue un précieux témoignage du monde médical et un constat de l’état sanitaire de la France au grand siècle. Les problèmes de santé l’intéressent et son érudition peut trouver des sources d’information auprès des médecins du roi qu’elle consulte.

 

Soucieuse de sa santé et de celle de sa « chère fille », elle approfondit les causes de ses maux et étudie les remèdes appropriés. Guérisseuse et dispensatrice de remèdes, elle fait preuve d’une véritable vocation médicale. Elle s’intéresse à la nosologie, l’obstétrique, la pédiatrie, l’hygiène et nous donne, lorsque elle-même ou ses enfants sont malades, le point de vue du patient. La thérapeutique n’a pas de secret pour elle, mais malgré sa culture elle se plie à la mode de la Cour et consulte des « empiriques » et des « guérisseurs ».

 

Les Dames de la Cour aiment « soigner » leur prochain et échangent bien volontiers les remèdes de bonne femme et les remèdes secrets. Rien de bien surprenant à cela car le roi n’est-il pas considéré comme le premier « guérisseur » du royaume, pour soigner les écrouelles ? De plus les lettres patentes qu’il accorde aux charlatans ne favorisent-elles pas la vente des remèdes secrets ?

 

A titre d’exemple, l’abbé Rousseau et l’abbé Aignan reçoivent du roi un appartement pour y travailler sur leurs remèdes secrets. Le plus connu, le baume tranquille est composé d’une vingtaine de plantes infusées dans de l’huile d’olive. Ce baume, qui figure encore dans la Pharmacopée de 1965, convient à la guérison des blessures et à ce titre, il est appliqué sur la jambe de la Marquise qui souffre d’un ulcère. Admirable dans les coliques et les dysenteries, il est également bon contre l’inflammation de la poitrine, la pleurésie, les rhumatismes, les douleurs d’oreille, les rétentions d’urine, les hémorroïdes, et bien d’autres infections si l’on en croit le père Aignan. Si l’on y ajoute quelques gros crapauds vifs le remède est, de plus, efficace contre la peste et toutes les maladies vénéneuses d’après l’abbé Rousseau.

 

Les Capucins du Louvre préparent de nombreux remèdes dont ils n’ont pas l’exclusivité : une tisane qui guérit la fièvre ; l’eau d’émeraude, à base d’esprit d’urine ; l’eau de la Reine de Hongrie, à base d’alcoolat de romarin auquel on ajoute diverses plantes. Madame de Sévigné l’utilise pour soigner son torticolis et la trouve « divine ».

 

« L’automédication » est très en vogue et l’on peut acheter des livres comme les « Remèdes charitables ou les Recettes faciles de Madame Fouquet ». Gui Patin, illustre médecin de la faculté de médecine de Paris, soutient la publication d’ouvrages, comme « Le médecin charitable  de Philebert Guybert ». L’auteur décrit au grand public la manière de se soigner, de préparer des remèdes, sans avoir recours au pharmacien, à partir des drogues achetées chez les épiciers et les droguistes. Adepte de la purge, de la saignée et de la seringue à clystère, Patin préconise l’usage de médicaments peu nombreux mais éprouvés. Il déteste les apothicaires et souhaite leur disparition. Selon lui, ils vendent non seulement les drogues trop chères mais commercialisent l’antimoine contre l’avis de la Faculté. La querelle de l’antimoine symbolise l’opposition entre les « modernistes » partisans de la pharmacie spagirique (chimique) et les « conservateurs ». La lutte dure plusieurs décennies et oppose les docteurs régents parisiens traditionalistes, gardiens de la médecine hippocratique et défenseurs de la galénique, aux médecins progressistes de la faculté de Montpellier favorables à la médecine chimique. Condamné, en 1566, par un arrêt du Parlement de Paris l’antimoine est réhabilité par le même Parlement en 1666.

 

Les amies de la Marquise, au risque de déplaire à la Faculté, se soignent avec de la poudre d’antimoine et des gouttes d’Angleterre. Monsieur Nicole, ami de Racine, tombé en apoplexie est « ressuscité » grâce aux gouttes d’Angleterre. Le remède composé de crâne humain, de vipères sèches et de corne de cerf, ne l’empêche pas de mourir deux jours plus tard.

L’antimoine est délivré sur prescription médicale. Le docteur Charles Delorme (De Lorme), médecin de la faculté de Montpellier, prescrit sa préparation à la Marquise pour « soigner ses vapeurs » : elle n’en tarit pas d’éloges « …Ce grand remède, qui fait peur à tout le monde, est une bagatelle pour moi ; il me fait des merveilles… ». Sous forme de poudre, de vin émétique, les préparations antimoniales sont nombreuses et les propriétés utiles contre les hémorragies, la goutte et les humeurs froides. Dans l’ouvrage « Les Oeuvres pharmaceutiques du sieur Jean de Renou, Conseiller et Médecin du Roi », publié deux ans avant la naissance de la Marquise de Sévigné, destiné « ….aux vrais pharmaciens français… », l’auteur fait les « …louanges de l’antimoine bien préparé par le sage et prudent médecin… ».

 

On se purge régulièrement à la Cour du Roi Soleil et la Marquise déclare « …je me purgerai après la pleine lune… ». Madame de Sévigné se purge pour évacuer ses humeurs avec du séné, du melon et de la graine de lin en tisane. Elle utilise également de « l’eau de cerises » à laquelle est attribuée des propriétés cordiales, stomacales, apéritives, rafraîchissantes et purgatives.

 

Si la Marquise respecte les recommandations de la Faculté concernant la purge, il n’en est pas de même pour la saignée dont elle estime la pratique abusive. A cette époque, on saigne pour soigner mais aussi par « précaution ». Les médecins pensent que le corps humain contient vingt-quatre livres de sang et que plus on retire de « mauvais » sang plus il en revient de meilleur. La Marquise, malgré ses réticences, accepte avec fatalisme et à plusieurs reprises la saignée pour soulager une affection des yeux, des coliques néphrétique et bileuse et un rhumatisme. La première mention d’une longue maladie apparaît dans la correspondance, qu’elle adresse à Madame de Grignan, à partir de 1676 « … A force de me parler de torticolis, vous me l’avez donné. Je ne puis remuer le côté droit ; ce sont ma chère enfant, de ces petits maux que personne ne plaint, quoiqu’on ne fasse que criailler… Votre eau de la Reine de Hongrie m’aura guérie avant que cette lettre ne soit à Paris… ». La fièvre dure plusieurs jours et malgré une saignée pratiquée sur la cheville l’oedème et l’impotence des pieds et des mains persistent. Pour soulager cette maladie invalidante Madame De Sévigné essaie différents remèdes : cataplasmes, poudre du Docteur Delorme et plusieurs cures thermales.

 

Venues des contrées lointaines, les plantes exotiques enrichissent l’arsenal thérapeutique. Plantes aromatiques, fruits et légumes, épices, plantes tinctoriales sont utilisés pour égayer les papilles ou les étoffes et pour fabriquer des médicaments. Le café, le chocolat et le quinquina font leur apparition à la Cour de France. Nicolas de Blégny, conseiller et médecin ordinaire du Roy et de Monsieur publie, en 1687, un ouvrage : « Le bon usage du thé, du caffé et du chocolat pour la préservation et pour la guérison des maladies ». Le café est une panacée selon lui, « …il calme les fièvres, amaigrit les gens qui sont gras et fait engraisser ceux qui sont maigres… ». La faculté de médecine n’est pas de cet avis et hésite entre les effets salutaires et les dangers du café. La Marquise considère un temps que le café est dangereux et essaie de dissuader sa fille d’en consommer. De disgrâce en retours en grâce, le café connaît un triomphe à la Cour sous forme de lait cafeté du docteur Alliot, et la Marquise, qui n’est pas à une contradiction près, est soudain prise d’engouement « …faire bien écrémer de ce bon lait, et de le mêler avec du sucre et de bon café ; ma chère enfant, c’est une très jolie chose, et dont je recevrai une grande consolation ce carême. Dubois l’approuve pour la poitrine, le rhume, et c’est, en un mot, ce lait cafeté ou ce café laité de notre ami Alliot… ».

 

Le cacao est introduit à la Cour de France par les mariages royaux d’Anne d’Autriche, infante d’Espagne avec Louis XIII et celui de Marie-Thérèse d’Autriche avec Louis XIV. Produit de luxe réservé aux privilégiés, le chocolat est un plaisir des sens dont Brillat-Savarin fait l’éloge dans « La physiologie du goût » et qui possède des vertus thérapeutiques. Si la Faculté reconnaît que le cacaoyer est un arbre exceptionnel, elle doute de ses vertus thérapeutiques. Pourtant, Nicolas de Blégny recommande le cacao contre les affections des voies respiratoires, la diarrhée et l’insomnie. Il est soutenu par l’apothicaire, Nicolas Lémery, qui écrit dans son « Traité des drogues simples » : « …que le cacao fortifie l’estomac et la poitrine, provoque l’urine, calme la toux… », le beurre de cacao est « …une huile fortifiante et résolutive ; on en applique sur la région de l’estomac quand il est trop débile… » et que le chocolat « …en quelque manière qu’il soit pris, est un bon restaurateur propre pour rappeler les forces abattues et pour exciter la vigueur… ». La mode entraîne Madame de Sévigné au plaisir du cacao mais rapidement elle change d’avis et dénonce les dangers de cette mauvaise « habitude » qui lui fait souffrir « …toutes les douleurs de la néphrétique… ».

 

« Poudre des Jésuites », « Poudre de la Comtesse », « Remède anglais » le quinquina arrive en France par l’intermédiaire de l’Anglais, Robert Talbot, quelque peu « charlatan ». Malgré la méfiance naturelle de la Faculté pour les « substances exotiques », « le remède anglais » connaît un succès retentissant. Toute la maison royale adopte le quinquina qui sauve le Duc de Chartres, le Chevalier de Grignan et surtout le Dauphin. Louis XIV achète le remède et divulgue sa composition : écorce de quinquina infusée dans du vin rouge ou rosé, à différentes concentrations, avec quelques gouttes de citron, de persil et de plantain. Il fait imprimer, le 17 février 1683, une circulaire de quatre pages, « L’usage du Quinquina ou remède contre toute sorte de fièvre, imprimé par ordre du Roy », pour en recommander l’usage et en faire connaître la composition.

 

Très vite c’est la mode du quinquina qui rend les médecins méprisables avec leurs saignées. Révolutionnant la thérapeutique, le remède anglais dispense d’attendre la coction des humeurs peccantes et fait disparaître la fièvre tierce ou quarte. Jean de La Fontaine, en 1682, consacre le remède et lui dédie le « Poème du Quinquina »

« …Tout mal à son remède au sein de la nature.

Nous n’avons qu’à chercher : de là nous sont venus

L’antimoine et le mercure,

Trésors autrefois inconnus.

Le Quin règne aujourd’hui : nos habiles s’en servent

C’est une fameuse écorce, que l’on trouve sur un arbre… »

 

Les vertus d’un grand médicament resteront en sommeil pendant deux siècles et attendront, 1820, que deux pharmaciens Joseph Pelletier et Bienaimé Caventou isolent, à partir du quinquina jaune, la quinine qui sauvera des millions de vies humaines atteintes de paludisme.

 

Pour terminer ce bref survol de la thérapeutique du Grand siècle, le mot de la fin revient à Madame de Sévigné qui écrit, en 1675, lors d’un départ pour la Bretagne, à propos de l’« attirail pharmaceutique » qu’elle emporte : « …Je porte une infinité de remèdes, bons ou mauvais, je les aime tous ; mais surtout, il n’y en a pas qui n’ait son patron et qui ne soit la médecine de mes voisins. J’espère que cette boutique me sera fort utile, car je me porte extrêmement bien… »

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographie

 

  • Remèdes d’autrefois / Cabanès. – Paris : Maloine, 1905

 

  • Histoire de la médecine / A. Castiglioni. – Paris : Payot, 1931

 

  • Pharmacopée royale galénique et chimique / Moise Charas. – Paris, 1676

 

  • La Marquise de Sévigné et quelques aspects de la thérapeutique médicale au XVIIe siècle / Jean-Pierre Duthoit. – Thèse de doctorat en médecine, Lille 1980

 

  • Un aperçu de la thérapeutique au XVIIe siècle / Charles Guyotjeannin. – Paris : Le Moniteur des pharmacies et des laboratoires, 1981

 

  • Au temps de la Marquise de Sévigné : l’eau d’émeraude, l’essence d’urine et l’eau de millefleurs / L. Kauffeisen. – Paris : Revue d’histoire de la pharmacie, 1928

 

  • Traité universel des drogues simples… / Nicolas Lémery. – Paris : D’Houry, 1714

 

  • Pharmacopée universelle contenant toutes les compositions de pharmacie.../ Nicolas Lémery. – Paris : D’Houry, 1698

 

  • De l’alchimie à la chimie / Olivier Lafont. – Paris : Ellipes, 2000

 

  • Histoire générale des drogues/ Pierre Pomet. – Paris, 1694

 

  • Les Œuvres pharmaceutiques / Jean de Renou. – Lyon : Rigaud, 1624

 

  • Correspondance / Madame de Sévigné. – Paris : Gallimard, 1978

 

  • Dictionnaire d’histoire de la pharmacie / Société d’histoire de la pharmacie ; direction Olivier Lafont. – Paris : Pharmathèmes, 2003

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