Un Pharmacien du 19ème siècle honoré en Indre-et-Loire
Le 02/03/2016 à 17h13 par Anonyme
Résumé

L’herbier de Touraine d’Ernest-Henry Tourlet a été inscrit à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques. Il a été valorisé par une exposition l’exposition lui rendant hommage à Tours et Chinon.

Les auteurs mettent à l’honneur Ernest-Henry Tourlet, pharmacien botaniste de la seconde moitié du 19ème siècle. Puis ils retracent sa vie, son œuvre, s’intéressent à ses herbiers.

L’article est complété par une série de notes explicatives.

 

Un Pharmacien du 19eme siècle honoré en Indre-et-Loire / le Professeur Marc Rideau1 et Geneviève Petit2 (15/11/2007)

Une exposition Ernest-Henry Tourlet à Tours et Chinon

 

Une exposition visitée par un public nombreux a rendu hommage à Ernest-Henry Tourlet, un pharmacien botaniste de la seconde moitié du 19ème siècle, auteur d’herbiers remarquables1 et d’un Catalogue quasi-exhaustif de la flore tourangelle de l’époque2. Présentée au château de Tours du 14 septembre au 3 novembre dernier3, cette exposition a été réalisée grâce à l’obligeance de nombreux prêteurs, dont le Musée du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens, les Facultés de Pharmacie de 

 


                         Fig. 1 : Boîte à herboriser

                            © Université de Tours


Paris et de Tours, le Muséum de Nantes et plusieurs pharmaciens de la région Centre. Elle replaçait les études pharmaceutiques du jeune Tourlet dans le cadre scientifique de la fin du second Empire qui est celui des affrontements de Pasteur et de Pouchet, des tenants de la théorie atomique à ceux qui la refusaient, et aussi le temps où s’introduisent en France les idées de Darwin. La reconstitution d’une pharmacie de la seconde moitié du 19ème siècle permettait de présenter le matériel pharmaceutique et les thérapeutiques de l’époque. L’âge d’or de la botanique était illustré par des outils de botaniste (boites à herboriser   [Fig. 1], cartables…), des ouvrages marquants tels le Species plantarum de Linné, le Prodromus de
Candolle, l’Index kewensis…, et par plusieurs Flores régionales ou nationales du 19ème siècle. Des publications et manuscrits d’Ernest-Henry Tourlet, le courrier échangé avec des botanistes renommés, des planches tirées de ses herbiers, rendaient compte du travail du 


botaniste. Des pièces tirées de ses riches collections préhistoriques et archéologiques et ses notices sur des travaux d’histoire locale affichaient ses autres passions. L’exposition sera de nouveau présentée du 24 novembre 2007 au 13 janvier 2008 à Chinon, ville natale d’E-H Tourlet. Elle débutera par une journée d’étude consacrée aux divers aspects de son œuvre4.

1 Professeur à l’université de Tours
2 Maître de conférence au niveau de l'Equipe EA2106 de l’Université de Tours

 

 


La vie d’Ernest-Henry Tourlet 

 

Ernest-Henry Tourlet a été élève au Collège communal de Chinon, puis au Lycée impérial de Tours (l’actuel Lycée Descartes). Au cours d’un stage officinal de trois années dans la pharmacie de son père, il découvre la botanique qui deviendra pour le reste de sa vie une occupation dévorante. De 1864 à 1868, étudiant à Paris, il suit les cours de l’Ecole supérieure de Pharmacie, ceux de la Sorbonne et, au Muséum National d’Histoire naturelle, les enseignements de chimie d’Edmond Frémy. Il devient licencié ès-Sciences en 1867 et la même année il est reçu premier au concours d’internat en pharmacie. Tout en exerçant ses fonctions d’interne à l’hôtel-Dieu, il termine ses études de pharmacie, rédige un mémoire pour un prix offert par l’industriel du chocolat Emile Justin Menier et prépare une thèse : « Essai sur l’étude comparée des phénomènes de la vie dans les deux règnes organisés ». Devenu pharmacien de 1ère classe, et malgré la pression de ses professeurs qui l’incitent à poursuivre une carrière professorale ou hospitalière à Paris, il revient à Chinon pour succéder à son père. Toute sa vie, il restera au service de la santé publique, pharmacien estimé de 1869 à 1894, mais aussi membre de la Commission d’hygiène et de salubrité de l’arrondissement de Chinon jusqu’à sa mort en 1907. 

 

 


L’oeuvre botanique d’E-H Tourlet

 

E-H Tourlet a herborisé, d’abord dans l’arrondissement de Chinon, puis de plus en plus loin dans la Touraine, aidé par le développement des chemins de fer départementaux. A partir de 1881, il décide même d’explorer de façon systématique les richesses botaniques de toutes les communes de Touraine et il accumule un très important « herbier des plantes d’Indre-et-Loire » considéré à son époque comme un des plus importants de la région. Ce n’est que tardivement qu’il publie le résultat de ses recherches, y analysant l’évolution de la végétation tourangelle, déjà sensible à son époque5-6, et rendant hommage aux botanistes qui l’ont précédé. Il décède au cours de l’édition du « Catalogue raisonné des plantes vasculaires du Département d’Indre-et-Loire2 » [Fig. 2], mais la publication de cette œuvre maîtresse, toujours prise en compte de nos jours par les botanistes7-8, sera terminée par un ami, Jean Ivolas. Ce dernier meurt malheureusement à son tour l’année suivante et n’a pas le temps de publier la « Flore d’Indre-et-Loire » qu’E-H Tourlet avait aussi rédigée et qui reste manuscrite9. Par ailleurs, E-H Tourlet a regroupé des échantillons végétaux provenant de France et de nombreux pays étrangers dans un volumineux « herbier général ».

 

                        

        Fig 2 : Catalogue raisonné des plantes vasculaires du département d’Indre-et-Loire

                                                               © Université de Tours

 

 

 

 

Des herbiers, pour quoi faire ?

 

La conservation des herbiers d’Ernest-Henry Tourlet a-t-elle de nos jours une signification ? Le colloque international « Les herbiers, un outil d’avenir, tradition et modernité »10, tenu à Villeurbanne en 2002, a répondu à cette question en montrant l’intérêt de conserver et valoriser les herbiers nationaux et régionaux. En plus d’être des repères historiques de l’activité scientifique d’une époque, ils constituent des matériaux d’étude pour appréhender l’amplitude de la variabilité morphologique ou biochimique à l’intérieur d’une espèce, pour prouver l’existence d’espèces maintenant disparues dans une région et, plus généralement, pour connaître l’évolution de la flore, à charge ensuite pour les botanistes actuels de chercher la cause de ces changements dans la disparition par exemple des zones humides, le surpâturage, le développement anarchique de l’agriculture, les déboisements, les modifications du climat, etc.. Certains échantillons d’herbier servent aussi de référence pour définir une espèce ou une sous-espèce (ce que l’on désigne sous le terme de types nomenclaturaux). Enfin, les herbiers et leurs riches collections d’espèces sont très attractifs pour des approches de systématique moléculaire, de palynologie et de microanalyses biochimiques.

L’herbier d’Indre-et-Loire d’E-H Tourlet, considéré à sa mort  comme l’un des plus riches de la région,  donne une image exhaustive de la flore du département d’il y a 100 ans. Il apporte la preuve irréfutable que certaines espèces, telles l’Orchidée Hammarbya paludosa (L) Kuntze11 et la Marsilée à quatre feuilles [Fig. 3], étaient autrefois présentes dans la région mais ont maintenant disparu. La comparaison des données de cet herbier avec celles, actuelles, des botanistes du Parc naturel régional Loire-Anjou-Touraine et du Conservatoire de botanique national du Bassin parisien qui poursuivent un travail de collecte similaire à celui d’E-H Tourlet12 montre qu’un nombre appréciable des plantes que ce botaniste connaissait sont maintenant menacées. Quant à l’herbier général, il a pu être utilisé par le laboratoire de biologie végétale de la Faculté des Sciences pharmaceutique de Tours pour des études comparatives sur la présence des alcaloïdes de type furoquinoléique dans les Rutacées présentes dans cet herbier.

 

 

 

 

                                

 

                                                    Fig. 3 : Marsilée à quatre feuilles 

                                                            © Université de Tours

 

 

 

 

La valorisation de l’Herbier de Touraine d’E-H Tourlet 

 

L’Herbier vient d’être inscrit à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques. Sa rénovation a été réalisée grâce à des crédits du Ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur. Dans un premier temps, les papiers acides du 19ème siècle, très endommagés, ont été remplacés par des papiers permanents résistant au temps ; les épingles, souvent rouillées, ont été éliminées ; les échantillons végétaux, les étiquettes et autres documents attestant la détermination des plantes ont tous été fixés sur les supports. Dans un deuxième temps, les 10 000 planches d’herbier (ce que les botanistes dénomment les « parts ») ont été photographiées et les données des étiquettes ont été numérisées. Le résultat est présenté sur un site WEB de l’Université de Tours : http://herbiertourlet.univ-tours.fr Un procédé d’agrandissement permet de visualiser les détails indispensables à la détermination des espèces. Divers renseignements sur les collecteurs et les herborisations d’E-H Tourlet devraient dans un avenir proche renforcer l’intérêt du site.

 

 

Notes

 

1. Propriété de l’Université de Tours et conservés à la Faculté des Sciences pharmaceutiques (Laboratoire de Biologie végétale), ils ont été récemment analysés : Boutet M, Dejos A, Paret, M Péralez C, Valorisation d’un herbier du XIXème  siècle : l’herbier général d’un pharmacien botaniste, Ernest-Henry Tourlet. Thèse Doct Etat Pharmacie, 2006, Université de Tours, dactylogr, 264 pp. Doucet M, Heller C, Voyage botanique dans la Touraine du XIXème siècle : les herborisations et l’herbier du pharmacien Ernest-Henry Tourlet. Thèse Doct Etat Pharmacie, 2007, Université de Tours, dactylogr, 227 pp.

 

2. Tourlet E-H, 1908. Catalogue raisonné des plantes vasculaires du Département d’Indre-et-Loire, Klinsieck, Paris, 621 pp

 

3. Catalogue de l’exposition « Hommage à Ernest-Henry Tourlet, botaniste – pharmacien érudit », château de Tours, 15 septembre au 4 novembre 2007, slnd, 28 p. Imprimerie municipale de Tours.

 

4. Journée d’étude consacrée à « Ernest-Henry Tourlet, botaniste, pharmacien, érudit chinonais », 24 novembre 2007, Hôtel de ville de Chinon, salle Olivier Debré.

 

5. Tourlet E-H, 1903. Révision de la flore d’Indre-et-Loire. Bull Soc Bot Fr, 50 : 401-429 ;

 

6. Tourlet E-H, 1904. Plantes introduites, naturalisées ou adventices du département d’Indre-et-Loire. Bull Soc Bot Fr, 51, 222-237.

 

7. Patouillet R et Dupuis C, 1994. Le domaine de Richelieu (Indre-et-Loire) et sa flore. Première partie : présentation générale et inventaire floristique. Cahiers des naturalistes, 50 : 3-122.

 

8. Corillion R, 1982. Flore et végétation de la vallée de la Loire (cours occidental : de l’Orléanais à l’estuaire). Jouve imp., Paris, 737 pp.

 

9. conservé en partie au Laboratoire de Biologie végétale de la Faculté des Sciences pharmaceutiques de Tours

 

10. « Les herbiers : un outil d’avenir », 2004, AFCEV, Villers-lès-Nancy, 357 pp

 

11. Amardheil J-P, 2007. Atlas des Orchidées d’Indre-et-Loire. Société Française d’Orchidophilie, 102 pp

 

12. Boudin L, Cordier J, Moret J, 2007, Atlas remarquable du Val de Loire entre le bec d’Allier et le bec de Vienne. Publications scientifiques du Muséum, 461 pp.

 

Fig. 1. Boite à herborisation

 

Fig. 2. Catalogue raisonné des plantes vasculaires du département d’Indre-et-Loire d’Ernest-Henry Tourlet, paru à titre posthume en 1908

 

Fig. 3. Marsilea quadrifolia, une fougère aquatique protégée au niveau national, autrefois présente en Touraine (Planche de l’herbier d’Indre-et-Loire d’Ernest-Henry Tourlet)

 

Les photographies ont été prises par Monsieur le Professeur Rideau, aidé en cela par Monsieur Jacques Desmé. Ces photos sont désormais la propriété de l’Université de Tours.

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