Lignées de pharmaciens
Le 02/03/2016 à 16h33 par Anonyme
Résumé

Cette conférence, prononcée en 2006, lors de la « Rencontre du siècle », manifestation consacrée aux « pharmacies centenaires » et organisée par un pharmacien de Dignes-les-Bains, traite des lignées de pharmaciens au cours de l’Histoire. L’auteur aborde les thèmes de la démographie infantile, de l’espace de vie des enfants… Il termine son propos en évoquant les migrations qui n’ont pas toujours été désirées, mais souvent subies.

 

 

Lignées de pharmaciens / Jean-Pierre Bénezet1 (15/11/2006)

Il1est mal placé celui qui, pharmacien mais n’appartenant pas à une lignée de pharmaciens, aborde ce problème. Le point de départ de ma réflexion est lié à l’invitation de notre confrère Comte, pharmacien à Dignes, qui, à l’occasion des Journées du Patrimoine en 2006, avait organisé une belle manifestation intitulée « La Rencontre du Siècle. Rendez vous des pharmacies familiales centenaires » les 16 et 17 septembre 2006. Après avoir accepté de présenter une communication sur les lignées de pharmacien et l’histoire, j’eus le sentiment de m’être engagé à la légère. Madame Kassel, en m’aidant à rassembler une documentation sur les pharmaciens aveyronnais, m’adressa une série d’articles sur Robert Fabre. Je vous propose un court extrait d’une conférence qu’il prononça le 26 septembre 1991 à l’occasion des 4e Journées de notre Ordre National et intitulée « le Pharmacien et la politique ». « Permettez moi d’évoquer d’abord ma lointaine jeunesse. L’atavisme a joué un rôle décisif dans le choix de ma profession. Quand on a un père pharmacien, un grand-père pharmacien, un arrière grand-père pharmacien, comment résister à la pression des chromosomes pro-officinaux qui se sont multipliés, génération après génération ? Dès ma plus tendre enfance, j’ai baigné dans ce mélange de senteurs fortes et douceâtres émanant de l’éther, de l’armoise et de l’arnica, avec parfois la fausse note d’un remugle d’huile de cade répandue sur le carrelage, ou de l’odeur nauséabonde de l’asa fœtida s’échappant d’un tiroir mal fermé. Mon grand-père Marcellin, qui, à près de quatre-vingt dix ans, hantait encore par simple plaisir, un obscur préparatoire, séparé de l’officine par un rideau de velours, détectait à l’odorat le flacon de teinture d’iode débordant, l’huile de ricin suintant de son bocal et d’un grognement accentué il stigmatisait le maladroit ». A propos de son père, Robert Fabre ajoute : « Mon père sollicitait parfois le concours de ses enfants pour la fastidieuse cérémonie de la mise en bouteille … Ma récompense était, la tâche terminée, d’être autorisé à plonger ma main dans le bocal des pâtes de jujube ou des multicolores boules de gomme ». L’arrière grand-père de Robert Fabre exerçait à Salmiech, petit village du centre Aveyron. Marcellin, son grand-père, naquit à Salmiech le 23 juillet 1828. Il obtint le diplôme de pharmacien de 1ère classe à l’Ecole supérieure de Pharmacie de Paris le 31 décembre 1855. Il s’installa à Villefranche-de-Rouergue, vivotant dans l’officine de Salmiech. Il fut membre fondateur de la Société de prévoyance et de secours mutuels des pharmaciens du Département de l’Aveyron, en 1862, Il est décédé en 1918 à l’âge de 90 ans.

Si j’en crois notre confrère Fabre c’est dans l’enfance et l’adolescence que tout se décide. Je vous parlerai donc des enfants d’apothicaires en remontant à l’émergence de notre profession au XIIIe siècle en Occident Chrétien.

Mais pourquoi choisir le Moyen-Age. Les actuelles lignées de pharmaciens devraient tout naturellement faire l’objet de cet exposé. Prendre la suite de son père au XIVe siècle constitue un exploit. La mortalité infantile prive l’apothicaire de sa progéniture et de successeurs naturels. Quand la peste emporte le pater familias, la situation est catastrophique, la structure familiale affaiblie, la lignée est décapitée et le passé s’estompe dans l’oubli. La veuve bénéficie certes d’un droit d’exercice limité. Elle peut espérer continuer l’œuvre et transmettre le flambeau à l’un de ses fils. Le plus souvent l’officine change de mains, les registres notariaux en témoignent. Quand la famille entière est emportée par la peste, le problème est encore plus simple. L’officine et son contenu sont dispersés aux enchères. Tout se disloque, à un ordre qui semblait définitif, succède le chaos. Tel fondeur de cloches achète les mortiers fêlés ou rompus, les confrères qui ont échappés à la maladie se partagent les autres, ainsi que le matériel et les récipients avec leur contenu. Quelque négociant en mal de boutique occupe l’ouvroir, modifiant son agencement, changeant sa finalité, gommant son histoire, chassant les odeurs et la touche exotique des parfums d’épices. On y confectionnait des médicaments, on y vend maintenant des tissus. Juste retour des choses quand le père du défunt y avait exercé comme drapier.

L’analyse historiographique montre la place réduite des enfants dans l’histoire de la pharmacie surtout pour le Moyen-Age. Ils font peu parler d’eux. Le fils est tacitement le successeur désigné. Les filles sont étrangement absentes, sauf à évoquer des constitutions de dot, prélude à des épousailles et à une éventuelle succession par gendre interposé. Aujourd’hui permettez moi de vous entretenir de ces enfants qui ouvrirent parfois la route de notre profession.

Quelles sources pour aborder cette problématique ? Les archives notariales sont précieuses. L’inventaire après décès du chef de famille, rédigé dans le cadre d’une mise sous tutelle, nous renseigne sur les enfants mineurs ou ceux à venir. L’acte est destiné à les protéger tout en reconnaissant les droits dotaux de la veuve si elle les manifeste.

 

Démographie infantile

L’inventaire après décès des biens de l’apothicaire est un arrêt sur image. Il nous renseigne sur la composition et l’importance de la famille. Les enfants déjà décédés figurent rarement dans cette comptabilité funèbre alors que ceux à venir, quand la veuve est enceinte, sont signalés. Toutes les situations s’offrent à nous. Gilles Calhon apothicaire à Aix-en-Provence est veuf et sans héritiers à son décès en 1447. Pierre Boétie, apothicaire à Avignon, décède en 1521, sans enfants vivants, son épouse Madeleine est cependant enceinte. A sa mort, en 1474 à Grasse, Hermentaire Toussaint est père de trois filles, Honorée, Alexia et Catherine ainsi que de deux fils Jacques et Jean. Sa veuve Jeannette pense être enceinte, si l’on en croit la déclaration qu’elle fait au juge de la tutelle. Jacques le fils aîné prendra la succession d’Hermentaire. En Provence orientale au XVe siècle, loin d’Aix et de ses hommes de loi, l’installation du fils ne pose guère de problèmes corporatistes. Jacques sera également marchand drapier comme son père et comme l’apothicaire arlésien, Raymond Tarascon, au milieu du XVe s. Il vendra son officine à un chanoine du chapitre de Grasse en 1521, allez savoir pourquoi ? La location de l’officine de Mathieu Roux, à Marseille en 1488, est effectuée par sa veuve Marthone et son fils Antoine. L’acte révèle également l’existence d’une fille prénommée Jeannette. L’officine est louée à Luc Guilhaume de Bruges. A Aix-en-Provence, en 1466, Jean Raynier laisse à son décès une mineure Peyrone. Même situation à Sisteron, en 1486, où Gabriel Durand décède avec une seule héritière mineure Dulcie. Honoré de Valbelle, apothicaire marseillais, célèbre par une descendance tardivement anoblie, convole en secondes noces avec Alaione d’Arzaqui dont il aura plusieurs enfants, après le décès de sa première épouse en 1507. Deux survivront : Marguerite et Cosme qui aura 7 enfants. Avec 8 enfants, Jean Rondelet, apothicaire à Montpellier, au début du XVIes., membre d’une longue lignée pharmaceutique et médicale, contraste avec certains collègues languedociens qui meurent sans laisser de progéniture comme Nicolas Lapesse de Carcassonne. A Barcelone, Pere Pareller, décédé2 en 1503, a trois filles et son confrère Pere Rosell, ( en 1530), deux garçons et une fille. D’après son inventaire, Bernat Marquilles, ( en 1482), est sans enfants à son décès. Son épouse remariée est son usufruitière. Dans l’inventaire il est cependant fait mention de vêtements d’enfants ce qui confirme leur décès. A Majorque, les familles d’apothicaires sont le plus souvent réduites. Guilhem Roux, ( en 1349), a deux garçons et une fille. Pierre Mora, ( en 1473), a une fille, Antoine Prohens deux filles, Berthomieu Tutzo, ( en 1550), a deux filles d’un premier lit : Ysabel et Na Prexedis et des enfants en bas âge de sa deuxième épouse Joanna, Les disparités sont identiques en Sicile où Giuliano di Medico, Palerme ( en 1455), à cinq garçons. Son collègue Scipion Barbut d’Alcamo ( en 1527) est sans enfants vivants. Nicolas Mathieu Turrigrossa, ( Palerme, 1516), a trois garçons et une fille. Les épiciers juifs palermitains ont également des familles réduites. Ce réflexe peut s’expliquer par le climat qui précède les expulsions de la fin du siècle. Muxa Biskiki, ( Palerme, 1455), n’a pas de descendance. Isaac Xonin, ( Palerme, 1454), a une fille. Charon Taguil, ( Palerme, 1432), a un garçon Moshe et une fille Rachila.

Il est difficile d’imaginer la fécondité réelle des couples tant la mortalité infantile est grande et difficilement évaluable. Raymond Tarascon, ( Arles, 1448), évoque dans son testament la disparition de ses enfants, sans en préciser le nombre. Quelle que soit l’aisance des familles d’apothicaires, assimilable à celle de la bourgeoisie marchande moyenne, les enfants d’apothicaires sont largement confrontés à la mort. Le coefficient familial calculé sur 59 familles d’apothicaires entre 1227 et 1550 est de 1,89. Louis Stouff obtient 1,86 sur un échantillon bien plus large concernant Arles au Moyen-Âge. L’évolution de ce coefficient est cependant ascendante sur les quatre siècles de l’étude traduisant plus l’amélioration de l’hygiène que les progrès de la médecine humoriste. Si quinze pour cent des apothicaires meurent sans progéniture, les grandes familles sont rares, soixante pour cent des chefs de famille laissent à leur décès un ou deux enfants. Rares sont les apothicaires qui comme Hermentaire Toussaint, Jean Salvator, Jean Rondelet ou Giuliano de Medico ont à leur décès une famille nombreuse La plupart des familles se situent entre un et trois enfants.

 

L’espace de vie des enfants

Les enfants d’apothicaires ont un bon départ dans la vie. La situation sociale des parents leur permet de bénéficier d’un logis spacieux. La maison comprend plusieurs chambres dont celle du couple. Le nouveau-né vit dans celle-ci jusqu’au sevrage. Après, l’enfant semble disposer d’une chambre en commun avec ses frères et sœurs. La taille d’un certain nombre de logements permet même d’imaginer un habitat séparé pour les garçons et les filles. Le logement de Gabriel Santiscle ( Cité de Majorque, 1537) comporte une chambre destinée aux enfants comme à de jeunes serviteurs. La maison de Georges Claret ( Cité de Majorque, 1463) comprend une chambre d’enfants où loge une esclave. Celle-ci aurait-elle pris la chambre restée vide après le décès du ou des héritiers ? Chez Alodio Vitalis ( Barcelone, 1450) il existe également une chambre pour les enfants.

 

La prime enfance

La venue au monde est suivie plus ou moins rapidement du baptême. L’ondoiement en cas de danger de mort permet de différer ce sacrement. La cérémonie donne lieu à la confection de vêtements adaptés. Elle est l’occasion de cadeaux. Les vêtements de baptême sont conservés en souvenir ou dans l’hypothèse de futures naissances. Dans l’inventaire de Françesc de Camp ( Barcelone, 1353) il est fait état de deux pièces de tissus ouvragées destinées à envelopper l’enfant pour sa présentation devant les fonds baptismaux. Deux coiffes de baptême, également ouvragées, sont mentionnées dans ce même document. Le fils d’Alodio Vitalis ( Barcelone, 1450) se voit offrir par sa marraine des vêtements et un bonnet de baptême. Un drap de baptême, précieux, brodé de fils d’or et décoré de perles, figure dans l’inventaire de Baptista Rutlan ( Majorque, 1507).

Deux « bouts de seins » d'argent, dues mugroneres d'argent blanch, sont mentionnés parmi les biens de la veuve d' Antonio Vitalis. Ce sont les seuls témoignages de l’allaitement. Il n’est pas fait état d’autres articles destinés spécialement aux enfants.

L’existence des enfants est également révélée par un mobilier spécifique et la présence de leurs vêtements de tous les jours.

Le berceau est fait de bois massif ou d’osier. Ce meuble est fréquent. Dans la chambre de Na Luisa, la mère d’Alodio Vitalis, figure un berceau de bois, garni d’une courtepointe et d’une couverture ouvragées. Y figure également un deuxième berceau en bois de peuplier avec son matelas. Un troisième berceau, en osier, est rangé dans un appentis, Berceau léger pouvant être déplacé. Les enfants de Pere Rosell ( Barcelone, 1530) disposent d’un petit coffre à vêtements, una caxeta petita per a tenir la roba del minyo, pintat de blanc y vermell3 et d’un berceau peint en vert avec le nom de Jésus, un brasol pintat de vert ab lo nom de Jesus4. Ces berceaux sont munis d’un ciel de lit et de rideaux autour. Dans l’inventaire d’Hermentaire Toussaint, il est fait état de deux berceaux sans autre précision.

Vêtements et coiffures. Le linge des nouveaux-nés et des jeunes enfants est conservé pour sa valeur affective et son réemploi éventuel. La protection des rayons solaires justifie de nombreuses coiffures. Le fils d’Alodius Vitalis, En Gabrielet, est coiffé d’un simple capel5. L’inventaire comporte également trois autres coiffures, une de lin et deux de soie, III sobrecap, lo I de drap de li e los II de sedas6. Les enfants de Baptista Rutlan ont également des coiffures Ceux de Charon Taguil le palermitain ont quatre pièces de tissus pour se protéger du soleil, tuvagli quatru di testa di lu pichulillu7. Dans l’inventaire d’Antoni Mas ( Barcelone, 1445) plusieurs chemises sont destinées aux enfants, Le fils de Bernat Marquilles ( Barcelone, 1482) dispose d’une garde robe bien garnie. Celle des enfants de Baptista Rutlan n’est pas négligeable, elle se compose de deux piles de robes et de chemises, un plech en que ha robetes de infans xichs tot de li, hun plech en que ha algunes camisses dels infans. Quelques tuniques, jupons et manteaux, la complètent. Trois grandes caisses renferment également d’autres vêtements d’enfants. Dans l’inventaire de Julià Perpinya, dressé après sa mort à Majorque, un vêtement de sa fille est décrit dans le détail. Il s’agit d’un jupon en camelot una gonella de xemellot lehonat ... de vellut negre, ja usada, de minyona. Les enfants de Gabriel Santiscle ( Majorque, 1537) ne sont pas démunis comme en témoigne leur linge et leurs vêtements : tres draps de abrigar minyons, blans de Olanda, lo hu ab flocadura e los altres lisos, un drap de minyo vermell, una coteta de mescle de minyo guarnida de una faxeta de vellut negre, una robeta de minyo de xemellot de grana guarnida de dos fexetas de vellut negre, un seyet de minyo de osteda negre, un seyet de minyo de osteda negre, vell, un seyet vert de minyo, vell, tres faxes de minyo una de drap vert y dos de agulla, tres parels de maneguetas de minyons vellas de domas y de seti. La présence d’une fillette nous est révélée par una gonella de xamellot negre de minyona guarnida de uan faxeta de vellut negre, unas faldetas de osteda de minyona leonadas, vellas. Le trousseau des enfants n’est pas toujours aussi bien pourvu que celui des enfants Santiscle. Angèle, fille de Niccolo Matteo Turigrossa ( Palerme, 1516) n’a en effet qu’une cotte pour se vêtir, cuttectum unum persone Angele filie dicti quondam defuncti, cum listis villuti alache, usitatum, non fuit extimatum ex quo non habet aliud vestimentum nisi supra dictum cuttectum. Le trousseau de Rachila, fille de Charon Taguil, se compose de trois pièces d’un tissus croisé, le basin, dublecti tri pichuli di la pichililla, usati, d’un manteau, mantictu unu per la pichulilla di panu di oru luchisi et d’une tunique, gunella una di mezu pannu chilistrinu per la citella. Son frère Muxa, possède un gippuni per lu garzuni di chamillocto8 et une cotte choppa una di lu garzuni di pannu russu et virdi vecha.

Jouets et cadeaux, le superflu. En Gabrielet, le fils d’Alodio Vitalis, s’est vu offrir deux ceintures de soie, una correia ab parxe de seda verda ab flocadure stret ab cap e finella larchs e VII platonets d’argent blanch et una correia ab parxe fort stret de seda violada ab cap e finella e onze platonets pochs d’argent blanch. Ces ceintures ont été offertes à l’enfant par son parrain tandis qu’Aliénor, fille aînée d’Alodio Vitalis, la marraine peut-être, lui achetait unes juguetes d’enfant ço es II cascavells9, un siulet10 tot d’argent, dues branquetes de coral e una cadeneta. Les enfants de Baptista Rutlan (Majorque, 1507) ont un jeu de cartes rangé dans una capseta quadrade en que son les cartes de corona dels minyons.

 

Les débuts dans la vie

Quelques détails traduisent des préoccupations éducatives. Les enfants de Melchior Rajadell ( Barcelone, 1520) apprennent la marche grâce à hunes carrutxes de fusta per mostrar de anar als infants11. Une chaise leur sert à acquérir la position assise, huna cadira12 de bona per aseure los infants. Il est fait état du même dispositif dans l’inventaire d’Alodio Vitalis ( Barcelone, 1450), unes carretes de fust aptes per infants per aprendre de anar. Dans la chambre des enfants d’Alodio Vitalis deux écuelles, l’une de cuivre et l’autre de fer, sont suspendues au plafond pour un usage insolite. Elles servent à réveiller les enfants en frappant dessus avec une baguette, dues scudelles, la una de coure, l’altre de ferro, poques, les quals penjaven en lo sostro de la dita cambra, e les quales servien a despertar les jovens.

 

Le temps d’apprendre

Pour succéder au père il faut recevoir l’éducation correspondante. L’enfant doit maîtriser lecture, écriture et calcul. Les livres d’enfants, que l’on pourrait qualifier d’ouvrages scolaires, sont rares. Dans l’inventaire de Baptitsta Rutlan il est fait état d’alguns libres de poesia e de gramatica dels fills del dit defunct. A l’occasion il est mentionné dans les inventaires des tables d’écoliers, banchs d’estudis.

L’avenir des enfants est une préoccupation. A son décès Antoni Prohens (Cité de Majorque, 1476) doit du froment et de l’argent pour la pension de sa fille Augustine placée chez les religieuses du Puig de Pollensa. Facius de Sorrente ( Corleone, 1385) prévoit dans son testament de placer sa fille Aloysia au couvent de Sainte Marie-Madeleine où sa fille, Caterina est déjà religieuse.

 

Du XIIe au XVIIIe s., l’apothicaire se déplace beaucoup. L’apprentissage et l’installation, les nécessités du métier, des raisons personnelles et la guerre expliquent ces mouvements. Cette mobilité relève rarement d’un goût prononcé pour l’aventure.

Apprendre son métier, une bonne occasion de voyager. De la fin du Moyen Age et jusqu’au XIXe s. l’apprentissage s’effectue parfois sur le lieu de vie. L’officine paternelle ou celle d’un confrère installé dans la même ville permettent d’apprendre le métier. La formation peut se dérouler chez plusieurs maîtres. Ainsi, en 1450, Paul Verger, fils d’Antoine un fustier13 de Barcelone, entre en apprentissage chez Bérenger Riba, apothicaire dans la même cité. En 1451, il change de maître et poursuit sa formation, toujours à Barcelone, chez Bernard Caldofol, En 1616, Henri Gariel de Montpellier est également placé en apprentissage chez un apothicaire montpelliérain, Jean Morel.

Quand l’apprenti est originaire d’une petite cité, son entrée dans la vie professionnelle a lieu dans une ville voisine, plus importante, où les officines sont mieux adaptées à la transmission du savoir. Les apothicaires montpelliérains reçoivent des apprentis des petites cités du Languedoc, Thimotée Caire et Jacques Duranc de Marguerittes (Gard) sont respectivement placés chez Claude Sigalon en 1631 et 1665. En Rouergue, les contrats des XVIe et XVIIe siècles montrent une pratique analogue. En 1500, Guillaume Alamand, fils d’un tisserand de Saint-Geniez-d’Olt en Rouergue, entre en apprentissage chez Jean Robert, apothicaire à Espalion. En 1624, un maître-apothicaire de Conques, Jean Biraben, confie son fils à un confrère ruthénois probablement mieux placé pour former un élève. En 1670, Bertrand Flaugergues, également de Conques, place son frère Girault en apprentissage à Rodez chez le maître-apothicaire François Calmette. En 1675, Antoine Molenat de Saint-Parthem en Rouergue, entre en apprentissage à Rodez chez François Pinhat, un apothicaire réputé. En 1632, David Laboissière, un apothicaire de Saint-Jean-du-Bruel, petite bourgade cévenole, place son fils Pierre en apprentissage à Millau chez Antoine Reynes, maître-apothicaire. Les voyages forment la jeunesse. Le déplacement peut dépasser largement le cadre local. En 1293, Bernard Favars de Saint Gervais, près d'Albi, entre en apprentissage à Montpellier chez Raymond Maistre. Antoine Rey de Finham (Tarn-et-Garonne) est engagé comme apprenti en 1629 par l’apothicaire montpelliérain Moîse Chaunel. Dans les pays de la Couronne d’Aragon le choix d'un maître d'apprentissage peut se faire assez loin du domicile parental. Barcelone attire notamment des jeunes de Valls (près de Tarragone) ou de Castellón de Empurias. Ramon Jordi Gonzales† m’a rapporté le cas d’un bourguignon placé en apprentissage à Barcelone. En 1451, Ximen Bernardus Clementis de Daroca (près de Saragosse) se fait embaucher par Pere Prats de Barcelone pour trois ans, dans un but de perfectionnement. Il a dû apprendre les rudiments du métier dans sa ville natale et vient alors chercher chez Prats un complément de formation. L’obstacle de la langue peut être levé car parfois l’apprenti maîtrise le latin. Ainsi Balthazar Hummel, bâlois d’origine, travaille sans pratiquer le français chez le montpelliérain Laurent Catelan dont le fils Jacques apprend le métier d’apothicaire à Bâle vers 1560. Plus mouvementé est le parcours du montpelliérain Pierre Figuier qui, né à Sommières en 1759, apprend le métier à Montpellier chez Fulcrand Bonnet, puis à Genève et enfin à Paris où il est l’élève de Fourcroy et de Demachy.

Certains choix en France s'expliquent par la confrontation religieuse. Ainsi Pierre Breton, un jeune homme de Saint-Félix-de-Sorgues, un bastion du protestantisme rouergat, situé dans le diocèse de Vabres14, est placé chez Jeanjean, maître-apothicaire à Anduze, dans les Cévennes gardoises. L'acte est de 1681, L'apothicaire s'engage à apprendre à son élève le « métier de pharmatie (sic)  ». Le père, appartenant probablement à la Religion Réformée, place son fils au cœur du Protestantisme cévenol pour des raisons évidentes. Compagnonnage et perfectionnement. Au XVIe siècle la formation des apothicaires se structure. Un temps de compagnonnage prolonge l’apprentissage. Il est également une occasion de voyager. La matricule des compagnons apothicaires de Montpellier illustre ces migrations. Parmi les 2282 compagnons inscrits de 1574 à 1736 figurent de nombreux montpelliérains, quoi de plus logique. Certains proviennent cependant de régions plus septentrionales, Bourgogne, Normandie, voire de pays du nord. On observe ainsi les séjours de trois rouennais. Jacques Le Chandelier, compagnon chez Magnol en août 1655. Son compatriote Jacob Cognard effectuera également à la même époque un temps de compagnonnage dans la capitale du languedoc Nicolas Lémery sera compagnon chez Verchant jeune à partir du 6 juin 1670. Il déclare sur le registre « ... [je] me suis présenté devant Messieurs les Jurés de la Ville de Montpellier, lesquels après m’avoir interrogé tant sur la théorique que practique dudit art m’ont jugé capable d’être incorporé dans le présent livre des estudiants en pharmacie et m’ont permis d’assister aux leçons et démonstrations des simples, ensemble aux anatomies du Collège de Médecine de l’Université de Montpellier ... ». Le critère confessionnel n’est pas le seul. Les compagnons originaires du Rouergue, qu’ils appartiennent aux zones catholiques comme le centre et le nord de la province ou au bastion protestant du sud, achèvent leur formation à Montpellier. Outre la notoriété des maîtres-apothicaires montpelliérains, le prestige de l’environnement médical explique cet attrait.

L’installation, un bon motif pour voyager. L’installation se fait dans la ville d’origine quand le fils succède au père. Les lignées d’apothicaires montpelliérains ou barcelonais, étudiées par Louis Dulieu et Ramon Jordi, en sont l’exemple. Cependant il ne s’agit pas là d’une règle générale.

Du nord au sud et d’est en ouest. Du XIIIe s. au XVe s., la relative liberté d’installation facilite les déplacements dans la région d’origine et bien au-delà. Les épiciers, puis les apothicaires, voyagent beaucoup. Pierre de Limoges, probablement originaire du Massif Central, exerce à Barcelone en 1284. Des italiens pratiquent à Raguse sur les côtes dalmates. L’aire méditerranéenne est un lieu privilégié. Le soleil de Provence est tout aussi attractif que de nos jours. Luc Guillaume descend de Bruges en 1488 s’installer à Marseille où il loue la boutique de Mathieu Roux. Philippe Félix, apothicaire d’Avignon, donne son officine à bail à Constantin Palet de Pignerol, ville du diocèse de Turin. D’entreprenants apothicaires génois et vénitiens s’installent en Méditerranée orientale et dans les comptoirs de la Mer Noire.

La présence d’une clientèle fortunée, solvable, suscite des ouvertures d’officines. L’installation de la Papauté à Avignon en 1305 est à l’origine d’un afflux important d’épiciers florentins, lucquois, quercynois, rouergats ou bas-limougeots. Le travail ne manque pas, approvisionner la cour pontificale n’est pas une mince affaire. Les apothicaires, gens industrieux, embaument même Sa Sainteté. La médaille a son revers. Le départ de la papauté en 140315 est une catastrophe économique. Il est probable qu’elle entraîne des fermetures d’officines. On comprend mieux pourquoi Jacques Augier quitte la prestigieuse Cité des Papes en 1477 pour prendre en location l’officine de Michel Aymes, dans la modeste cité de Martigues.

 

Brumes du Nord et frimas continentaux

Toutes les migrations ne sont pas liées à l’attrait du sud. Des cahoursins comme Guillaume Servat et des montpelliérains comme Pierre de Montpellier franchissent le Chanel au milieu du XIVe s. et ouvrent leurs officines dans les brumes londoniennes. Des piémontais s’installent à Genève. Enfin des apothicaires florentins s’installent à Prague comme Angelo da Firenze en 1360 et Nicolò Redi en 1585.

Les déplacements ne sont pas toujours voulus. La violence, quelle qu’en soient les raisons, chasse les populations et les apothicaires avec. Reconquête sur l’islam et reflux ottoman. Dans la Péninsule Ibérique, la Reconquête et le reflux de l’Islam libèrent des places aux apothicaires chrétiens des régions plus septentrionales. Les Baléares, la Sardaigne, la Corse, la Sicile et Malte sont l’aubaine des apothicaires continentaux. En 1354, des apothicaires catalans participent à l'expédition de Pierre le Cérémonieux en Sardaigne. Du XIIe au XVe s., en Sicile et dans l’Andalus reconquis, les apothicaires trouvent matière à s’installer. A Palerme, dans la rue des Lattarini, les épiciers arabes sont remplacés par des chrétiens. Au XVe s., dans les pays repris sur l’Islam, la situation des apothicaires juifs devient précaire. Au XVIe des conversos quittent l’Espagne et s’installent en Languedoc.

Les revers en Méditerranée orientale de l’Occident chrétien face à l’Empire Ottoman provoquent l’exode des apothicaires rhodiotes qui, vers 1540, s’installent à Birgu (Malte) où très vite ils prospèrent y créant des lignées.

L’Islam n’est pas seul en cause. Au XVIe s. des marranes chassés d’Espagne se réfugient en Occitanie. La famille des Catelan qui hébergera les frères Platter est l’exemple d’une lignée qui se perpétue malgré l’exil. Lors des Guerres de Religion et après la Révocation de l’Edit de Nantes, de nombreux apothicaires huguenots, fidèles à leur foi, préfèrent quitter le Royaume de France pour l’Europe de la Réforme.

L’apothicaire voyage aussi pour chercher l’âme sœur. Il risque de ne plus revenir au pays, adieu la lignée. En 1453 Antoine Graffel, fils d'un apothicaire de Barjols (Var), épouse Urbanelle Bellon, fille d’un apothicaire de Brignolles. En 1460, Françesc Pujades, apothicaire à Majorque, marie sa fille à un confrère de Barcelone.

La nostalgie du pays et la solidité des racines peuvent inciter au retour. Un catalan, Guilhem Roques, apothicaire à Cagliari (Sardaigne) en 1492, revient exercer à Barcelone. Hermentaire Toussaint, issu d’une famille grassoise, exerce en 1448 à Aix-en-Provence en association avec Jean Raynier. Il ouvrira sa propre officine à Grasse où il décède en 1474. En 1567, Prosper Gracia Vasall, apothicaire à Malte, demande une licence d'installation au Collège des Apothicaires de Barcelone Il peut s’agir aussi dans ce cas précis de la crainte des Ottomans.

François Martin de Vitré a la bougeotte. Après son séjour à Montpellier de 1596 à 1597 où il apprend le métier d’apothicaire, il participe de 1601 à 1603 à une expédition aux Indes Orientales avant de s’installer, « plein d’usage et raison » comme apothicaire à Rennes. Louis Hébert apothicaire à Paris au début du XVIIe s., vend son fonds pour suivre Champlain au Canada. Le corsaire Jean François Doublet (1655-1728) après avoir exercé comme apothicaire à Honfleur de 1640 à 1663, bourlingua dans l’Atlantique, avant de s’installer dans un comptoir africain.

 

Du Moyen-Age jusqu’au XIXe s. les lignées d’apothicaires sont fragiles. Les épidémies et la violence sapent les constructions humaines. La loi du 21 Germinal an 11 en créant un enseignement universitaire a modifie les comportements. Le métier peut dès lors être appris de A à Z dans la même Faculté, donc dans la même ville. Le stage en officine peut être effectué, à de rares exceptions près, dans n’importe quelle pharmacie du territoire national, pourvu que le titulaire ait sollicité son agrément.

 

Les lignées de pharmaciens reposent aujourd’hui sur un socle fait de raison, d’amour du métier, de bonnes relations familiales et ce n’est pas leur moindre qualité. L’exercice simultané de deux générations peut engendrer des tensions. Quand les jeunes ont compris que tout vient à point pour qui sait attendre et quand les aînés ont recouvré une sagesse qui parfois leur échappe, la lignée prend tout sons sens.

 

 

1 Docteur en pharmacie et en histoire.

2 Décédé, désormais +.

3 Traduction : un petit coffre pour ranger les vêtements du petit enfant, peint en blanc et vermeil.

4 Tr. Un berceau de couleur verte avec le nom de Jésus inscrit dessus. Brasol, berceau, est à rapprocher de l’occitan brès qui a la même signification. .

5 Capel, en Catalan ou Occitan chapeau, coiffure.

6 Tr. trois foulards l’un de lin et les deux autres de soie.

7 Tr. quatre carrés de tissus pour la tête des jeunes enfants.

8 Tr. un jupon de camelot pour garçon.

9 Cascavell, en Catalan grelot.

10 Siulet, en Catalan sifflet.

11 Traduction  « un chariot de bois pour apprendre la marche aux enfants ».

12 Cadira, en Catalan chaise.

13 Fustier, en Catalan charpentier. Deux mots en catalan comme en Occitan désignent le bois : fusta = bois d’œuvre et lenya = bois de chauffage.

14 Evéché situé en Sud-Rouergue, érigé par le pape Jean XXII en 1317. Il sera rattaché à celui de Rodez en 1790. De beaux marbres de la Cathédrale Saint-Sauveur furent pillés durant la Révolution pour réaliser un monument à la gloire de Marat. Aujourd’hui Vabres est une bourgade du sud-ouest de l’ Aveyron d’un millier d’habitants environ.

15 Benoit XIII de son nom Pedro de Luna se retire à Peñiscola au nord de valence (Espagne). 

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