Le patrimoine des officines pharmaceutiques
Le 02/03/2016 à 16h27 par Anonyme
Résumé

Au début des années 2000, la richesse du patrimoine de nos villes ou villages ne nous échappe pas et les pharmacies ne peuvent faire exception, surtout si elles sont quelque peu chargées d’histoire. Ceci conduit à la question de savoir quelles sont celles qui présentent un intérêt patrimonial, éventuellement consacré par une protection publique dans le cadre de la législation sur les monuments historiques.

 

LE PATRIMOINE DES OFFICINES PHARMACEUTIQUES / Professeur Jacques Poisson, 18 mars 2007

Jusqu’ici – semble-t-il - aucun recensement de ces pharmacies n’a été publié de façon tant soit peu exhaustive en dehors des apothicaireries hospitalières, dont le nombre atteint plus de 120, et seules quelques études très ponctuelles sont à relever. Pour ce qui est de leur conservation au titre des monuments historiques, soit par classement, soit par inscription à l’inventaire supplémentaire, il est possible de consulter deux bases de données informatisées du Ministère de la Culture où elles sont répertoriées : Mérimée pour les bâtiments, Palissy pour des éléments purement décoratifs (on y trouve en particulier des collections de faïences pharmaceutiques conservées en différents endroits) ou du mobilier intérieur. Toutefois, les fiches correspondant à chaque bâtiment ou objet répertorié demandent une lecture attentive, sans oublier que la protection ne porte souvent que sur un élément du décor et non sur l’ensemble du local. D’autre part les fichiers ne sont pas totalement à jour au moment de leur consultation et de nouvelles inscriptions ont lieu périodiquement. Il faut également remarquer que la protection ne va pas de soi et doit être instruite, soit à l'initiative du Ministère de la Culture lui-même ou d’associations, par exemple en cas de risque de disparition, soit à la demande du propriétaire, en particulier dans le cas d’une pharmacie d'officine. Or il s’avère que certains pharmaciens ne sont pas enclins à accepter les contraintes qu’impliquent un classement ou une inscription ou refusent cette possibilité qu’ils estiment peu compatible avec les exigences professionnelles, d’où des difficultés pour répertorier leurs locaux. Enfin, à l'inverse, des déclassements peuvent intervenir à l'occasion d'une cessation d'activité ou d'un transfert de la pharmacie, et le mobilier n'est pas toujours récupéré pour sa conservation et sa protection.

La présente étude ne peut donc être complète et elle exclut délibérément les apothicaireries hospitalières bien mieux connues, sans oublier toutefois d'évoquer l'admirable salle des actes de la Faculté de Pharmacie de Paris avec son décor et ses tableaux.

 

Elle conduit à distinguer trois catégories (tableaux 1, 2, 3) :

1 – Pharmacies classées comme monument historique par décret ministériel, ou inscrites à l'Inventaire supplémentaire des monuments historiques par arrêté du Préfet de région (tableau 1).

2 – Pharmacies non protégées ou en instance de protection, mais recensées comme présentant une valeur patrimoniale lors des enquêtes entreprises dans chaque région par les services de l'Inventaire des Directions régionales de l'Action Culturelle (DRAC) (tableau 2).

3 - Pharmacies fermées et déclassées dont le mobilier a été plus ou moins transféré dans un musée (tableau 3).

 

 

En complément sont relevés :

– des établissements industriels d’intérêt pharmaceutique répertoriés par le Ministère de la Culture, classés ou susceptibles de l’être (tableau 4). Ils sont malheureusement très peu nombreux, car aucun effort de sauvegarde n’a été fait lors de la disparition des multiples laboratoires ou ateliers pharmaceutiques, notamment à Paris ou dans sa région, à laquelle on assiste à l’ère de la concentration de l’industrie du médicament . Ceci est évidemment très regrettable.

– des pharmacies situées dans des immeubles classés, dont elles font partie souvent de longue date, mais sans valeur particulière quant à leur aménagement actuel (tableau 5). Dans certains cas, le mobilier d'origine a pu être transféré dans un musée à titre conservatoire.

 

 

 

Tableau 1 : Pharmacies classées comme monument historique par décret ministériel, ou inscrites à l'Inventaire supplémentaire des monuments historiques par arrêté du Préfet de région

 

Lieu

Nom

Adresse

Date

Classement *

Alençon (61)

Pharmacie Pesche

4 place de la Halle au Blé

1837

I (plafond)

Annecy (74)

 

1 rue J.-J. Rousseau

1890

I (devanture)

Besançon (25)

Pharmacie Morand

7 rue Morand

1868

I (devanture, décor)

Clermont-Ferrand (63)

 

1 place Royale

1901

I

Commercy (55)

Pharmacie Malard

23 place Charles de Gaulle

1907

MH (mobilier, devanture)

Douvres-la-Délivrande (14)

Pharmacie G. Lesage

78 place du Général de Gaulle

1901

I

Le Puy (43)

 

55 boulevard Saint-Louis

XIX°

MH

Montélimar (26)

Pharmacie Brun

3 rue Ste Croix

XIX°-XX°

I (décor)

Nancy (54)

Pharmacie Jacques

55 rue Jeanne d’Arc

1903

I (devanture)

Nice (06)

Palais Meyerbeer

45 Boulevard Victor Hugo

1908

I (immeuble, décor)

Paris (75007)

Pharmacie Cotinat

151 rue de Grenelle

1880

I (mobilier)

Paris (75007)

Pharmacie Massol

54 avenue de la Bourdonnais

1900

I

Paris (75007)

 

23 avenue Rapp

1905

I

Strasbourg (67)

Pharmacie du Cerf **

10 place de la Cathédrale

1268,1467

MH

Toulouse (31)

Pharmacie Ozenne

3 rue Ozenne

1772

MH (mobilier)

Vichy (63)

Pharmacie du Parc

3 rue du Président Wilson

1900

I

Wambrechies (59)

 

6 place Général de Gaulle

fin XIX°

I (mobilier)

*MH : classé Monument historique

*I : inscrit à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques

** fermée en 2000 mais restée en place (Boutique de valorisation du Patrimoine)

 

 

 

 

Tableau 2 : Pharmacies non protégées ou en instance de protection, mais recensées comme présentant une valeur patrimoniale lors des enquêtes entreprises dans chaque région par les services de l'Inventaire des Directions des DRAC (Direction régionale des affaires culturelles)

 

Lieu

Nom

Adresse

Époque

Alès (30)

Pharmacie Sarrus

31 rue d'Avejean

fin XIX°

Beaufort-sur-Dozon (73)

 

place de la Mairie

 

Clermont-Ferrand (63)

Pharmacie Léon Gros

13 place Delille

 

Culan (18)

2 Grande Rue

 

 

Hautmont (59)

Pharmacie Delanoy

place de la Libération

1930

Masevaux (68)

 

6 place Clémenceau

fin XIX° (devanture)

Mulhouse (68)

Pharmacie "Au Lys"

37 place de la Réunion

1649 (décor)

Paris (75003)

 

36 rue des Francs-Bourgeois

 

Plélian-le-Grand (35)

Ancienne Pharmacie Dubreuil

6 rue Nationale

 

Rouen (76)

Grande Pharmacie du Centre

29 place de la Cathédrale

1920 (devanture)

Rouffach (68)

Pharmacie du Soleil

32 rue du Maréchal Joffre

XVII°-XVIII°(devanture)

Sail-sur-Couzon (42)

 

Le Bourg

début XX°

Sens-de-Bretagne (35)

 

18 place de la Mairie

 

 

Tableau 3 : Pharmacies fermées ou déclassées dont le mobilier a été plus ou moins transféré dans un musée

Lieu

Nom

Adresse d’origine

Site de transfert *

Barr (67)

Pharmacie centrale

6 rue des Maréchaux

(1705) Ordre National des pharmaciens, Paris (décor)

Besançon (25)

Pharmacie Maire

ou Jacques

140 Grande Rue

(1738) Palais Lescaris, Nice (mobilier)

Lille (59)

Pharmacie Lotar

27 rue de Roubaix

(1830) Faculté de Pharmacie, Lille

Nancy (54)

Pharmacie Kalt

4 rue Raymond Poincaré

(1922) Musée de l’École de Nancy (mobilier)

Paris (75002)

Pharmacie Lescot

14 rue de Grammont

(1725) Musée Carnavalet (façade) et Pharmacie Ste Anne (Lambris) (cf.ref.5), Paris

Dieppe (76) **

Pharmacie Cassel

4 rue de la Barre

(XVIII°) Musée de Dieppe

Llivia (j)

Pharmacie Esteva

 

(1594) Musée local

* ( ) : date d'origine de la pharmacie

** enseigne MH déclassée

(j) Enclave espagnole dans les Pyrénées-orientales (66)

 

Tableau 4 : Etablissements industriels d’intérêt pharmaceutique répertoriés par le Ministère de la Culture, classés ou susceptibles de l’être

 

Chocolaterie Menier

Noisiel (77)

(1872 (1872) MH

Pharmacie Centrale

de France

Saint Saint-Denis (94)

(1860 (1860) MH

Etablissements Fouché

Houdan (78)

Non classés.

Protection possible

 

 

Tableau 5 : Pharmacies situées dans des immeubles classés

 

Lieu

Adresse

Date

Classement *

Ablon (94)

42 rue du Bac

1900

Façade : mosaïques de Choisy-le-Roi

Audincourt (25)

74 Grande Rue

1860

 

Bischwiller (67)

2 rue du Conseil

1681

I (immeuble de l'ancienne Pharmacie de la Cour princière, disparue)

Châlons-en-Champagne (51)

1 rue Léon Bourgeois

XVII°

I

Cognac (16)

place François 1°

1900

 

Haguenau (67)

3 place des Armes

1560

Pharmacie de l'Aigle

Ittenheim (67)

27 route de Paris

1882-94

 

Molsheim (67)

23 rue de l’Hôtel-de-Ville

1736

Pharmacie de la Vierge

Mulhouse (68)

37 place de la Réunion

XVII°

Bâtiment de la pharmacie "Au Lys "

Nancy (54)

55 rue Jeanne d'Arc

1903

I (façade sculptée, ex-Pharmacie Jacques, (mobilier disparu)

Nancy (54)

4 Rue R.Poincaré

1920

Bâtiment de l'ex-pharmacie Kalt (tab.3) dit "Immeuble Fandre"

Paris (75001)

93 rue Saint Honoré

XVI°, 1830

Bâtiment "Au Bourdon d'Or" de l'ex-Pharmacie Cléranbourg (décor extérieur) MH

Riquewihr (68)

44 rue du Général de Gaulle

XVII°

I

Saint Junien (87)

place Guy Mocquet

XV°

I (fenêtre)

Wissembourg (67)

5 pl. de la République

1728

 

* Bâtiment classé (MH) ou inscrit (I). Sinon : non protégé

 

 

 

Ces tableaux attirent quelques commentaires :

 

  • Tableau 1 

Seize pharmacies d'officine ouvertes au public sont protégées actuellement au titre de la réglementation sur les monuments historiques. Elles sont situées en diverses régions, dont trois à Paris dans le même arrondissement (7°). Deux sont classées Monument historique, les autres inscrites à l'Inventaire supplémentaire. Il est à noter que ce n'est pas forcément l'ensemble de l'officine qui est concerné mais, suivant les cas et l'intérêt historique ou décoratif, sa devanture, son mobilier intérieur ou des éléments de son décor. Les dates d'origine varient, mais avec une certaine faveur pour les années 1900 et leur style caractéristique, et le XIX° siècle plus classique. Aucune n'est plus ancienne, si l'on excepte la Pharmacie Ozenne à Toulouse fondée en 1772.

La Pharmacie du Cerf à Strasbourg est un cas particulier : elle est citée ici, bien que fermée et son mobilier déplacé en 2000, car son cadre architectural resté en place et classé remonte comme la pharmacie jusqu'au XV° siècle. À Commercy, le décor de très grande qualité est tout à fait caractéristique de l'École de Nancy.

 

  • Tableau 2 

Environ une vingtaine d'établissements seraient susceptibles d'être protégés en différents endroits, d'ancienneté variable, parfois dans de petites communes. Elles ont attiré en particulier l'attention des DRAC lors des campagnes d'inventaire patrimoniales en cours. D'autres mériteraient probablement de figurer sur cette liste, mais l'état d'avancement des enquêtes est inégal d'une région à l'autre. Deux ou trois sont actuellement susceptibles d'inscription (Paris) et plusieurs en Bretagne seraient en cours d'enregistrement. Selon les cas, c'est soit la devanture qui est intéressante (Masevaux, Rouffach), soit le décor intérieur (Mulhouse).

 

  • Tableau 3 

Sept décors officinaux de grande valeur ont pu être préservés après fermeture ou transformation des commerces correspondants et sont exposés dans des musées. C'est le cas en particulier de la Pharmacie Maire, ou Jacques, de Besançon qui était dans un immeuble classé MH, maison natale de Victor Hugo et aussi habitée par plusieurs peintres dont Gustave Courbet. Après diverses tribulations à partir de 1909 (ventes, donations), les lambris et les faïences sont exposées à Nice. A Llivia, après déplacement, en 1928 à Puigcerda, de la pharmacie tenue pendant plus de quatre siècles par la même famille, le mobilier (dont des faïences) a été acquis par le Conseil général de la Gironde en 1965 et déposé dans un musée local.

 

  • Tableau 4 

Actuellement, deux ensembles industriels pharmaceutiques seulement sont sauvegardés, la Chocolaterie Menier à Noisiel, bien connue, et des constructions de l'ex-Pharmacie Centrale de France à Saint Denis (93) (bâtiments, halle des machines, cheminée ). Fondée aussi par E.J.Menier, celle-ci fut en son temps, dans le dernier quart du XIX° siècle, la plus grande usine pharmaceutique française.

Les Établissements Fouché à Houdan, d'intérêt plus historique qu'architectural, fondés fin XIX° comme herboristerie et distillerie de liqueurs, se sont spécialisés dans les années 20, grâce à Paul Fouché, dans les tisanes pharmaceutiques en s'appuyant sur une publicité très active, en avance sur son époque (Boldoflorine, etc ….). Fermés en 1999 et non protégés, les bâtiments auxquels s'ajoute une précieuse collection d'archives et de matériel publicitaire, ont un sort qui reste en suspens.

 

  • Tableau 5

Un certain nombre d'officines pharmaceutiques sont situées, parfois depuis longtemps, dans des édifices ayant conservé une réelle qualité architecturale. Même si ces officines ont été modernisées, elles gardent leur écrin immobilier d'origine et méritent d'être signalées. Certains des bâtiments qui les abritent sont d'ailleurs protégés au titre des monuments historiques (ex. l'immeuble "Fandre" de l'ex-pharmacie Kalt à Nancy, des années vingt, avec son décor extérieur à motifs végétaux), et on remarque que l'Alsace est la région la mieux pourvue, sans doute en raison de la qualité bien connue de son habitat et le respect que savent lui porter ses résidents. À Paris, le bâtiment dit "Au Bourdon d'or" avec sa curieuse façade classée, a autrefois abrité la pharmacie fondée en 1830 par M.Cléranbourg, aujourd'hui disparue.

Mais pour diverses raisons, des officines intéressantes ne sont actuellement ni protégées ni même recensées par le Ministère de la Culture, bien qu' elles mériteraient cependant d’être répertoriées, dont celles évoquées dans le bel ouvrage de Christophe. Lefébure (La France des Pharmacies, 2° ed.. Privas, Toulouse, 2004). Une participation de la Société d’Histoire de la Pharmacie et de ses membres serait à cet égard déterminante pour en dresser une liste, en collaboration avec l’association « Sauvegarde du patrimoine pharmaceutique ».

 

 

Remerciements à :

- M. Michel Bigot, Direction de la Communication du Centre des monuments nationaux, Ministère de la Culture, Hôtel de Sully, Paris (4°).

- Centre de Documentation des Monuments historiques, Hôtel de Vigny, Paris 3°.

- Centres de Documentation et Services de l'Inventaire des Directions Régionales de l'Action Culturelle

(DRAC), tout particulièrement : Mmes Estelle Dietrich (Rennes) Catherine Guillemenet (Besançon) et Marina Bléger (Caen).

- Mme Dominique Kassel, Responsable des Collections d’histoire de la pharmacie de l'Ordre National des Pharmaciens.

 

 

Notes et références :

1 - M. Plouvier. Le décor intérieur des apothicaireries hospitalières, XVII°, XVIII° et XIX° siècles. Le Moniteur des pharmacies et des laboratoires, 1982, n° 1514, 1515, 1516, 1517, 1519, 1520, 1522, 1523.

2 - J. D. Picard. Voyage vers les apothicaireries françaises. Les Éditions de l’Amateur, 2004.

3 - David-Weil. Histoire de la pharmacie principale de Montélimar (1920-1950). Thèse de Doctorat en Pharmacie, Lyon, 1994.

4 - I. Faedda. Pharmacies hospitalières d'autrefois dans la France d'aujourd'hui. Thèse de Doctorat en Pharmacie. Lyon, 1995.

5 - Thi Tuan Anh Pham. Pharmacie : patrimoine classé ? L’exemple de la Pharmacie Ste Anne. Thèse de Doctorat en Pharmacie, Paris 11, 2003.

6 - Adresse des bases de données du Ministère de la Culture : http://www.culture.gouv.fr/culture/bdd/index.html

7 - F. Decuyper. Aménagement d’une pharmacie protégée par la législation des Monuments historiques. Thèse de Doctorat en Pharmacie, Paris 5, 1993.

8 - SOS Patrimoine. Lettre de l’Association « Sauvegarde du Patrimoine pharmaceutique ». Avril 2003, n° 8.

9 - Th. Lefebvre, La Pharmacie Lesage au cinéma, Rev. Hist. Pharm., 2005, 53, 159-162.

10 - C. Lefébure. La France des Pharmacies anciennes, 2° ed. Privat, Toulouse, 2004.

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