La naissance de l’homéopathie » suivi de « Les fameuses formules de l’abbé Chaupitre »
Le 02/02/2016 à 22h26 par Anonyme
Résumé

Ce texte s’articule autour de deux articles : « La naissance de l’homéopathie » et « Les fameuses formules de l’abbé Chaupitre ».

Le premier retrace la vie de l’inventeur de l’homéopathie, Samuel Hahnemann, depuis sa naissance en 1755, jusqu’à sa mort en 1843. Il présente ses études, son exercice de la médecine, ses recherches, sa découverte de l’homéopathie...

Le deuxième article dresse le portrait de Jean-Marie-Victor Chaupitre. L’auteur y explique ce qui a amené cet abbé à se tourner vers l’homéopathie et son parcours de farouche défenseur de cette discipline.

 

Eric Fouassier, août 1996 et septembre 1998 

Il y a 200 ans, en Allemagne, Samuel Hahnemann jetait les bases de l’homéopathie. De nombreux émules reprirent, par la suite, ses travaux, notamment en France, sans jamais parvenir toutefois à apaiser les passions engendrées par la doctrine du génial précurseur.

 

La légende dorée de l’homéopathie est née du récit autobiographique de son père fondateur, Christian Friedrich Samuel Hahnemann. Ce récit d’une vie laborieuse et tourmentée a donné lieu à de nombreux embellissements apocryphes. Certains disciples du maître n’ont pu s’empêcher en effet de broder autour de cette existence exemplaire pour construire une véritable mythologie. Mais en définitive, la véritable personnalité du fondateur de l’homéopathie demeure fort peu connue.

 

Un étudiant exemplaire

 

Samuel Hahnemann est né en 1755, à Meissen, petite ville de Saxe se dressant non loin de Dresde. Sans être pauvre, la famille ne vit pas dans l’aisance. Le père est peintre sur porcelaine, et ne fait pas de très bonnes affaires, mais il veille à l’éducation de son fils. Le petit Samuel est un enfant attentif qui montre de réelles capacités pour l’apprentissage des langues. Distingué par ses professeurs, il obtient une bourse qui lui permet de poursuivre ses études secondaires.

A vingt ans, il achève sa scolarité par une dissertation latine sur La Curieuse Construction de la main, mémoire qui révèle sa vocation profonde : il veut être médecin. Pour atteindre son but, il lui faut quitter ses parents et s’installer à Leipzig, ville universitaire, où il étudie tout en travaillant, la nuit, à diverses traductions qui lui permettent de subvenir à ses besoins.

Après avoir séjourné à Vienne afin de parfaire sa formation dans les hôpitaux de la capitale autrichienne, il se voit proposer la place de bibliothécaire et de médecin privé auprès du gouverneur de Transylvanie , terre germanique depuis le traité de Karlowitz (1699). Durant son séjour, Hahnemann est initié à la maçonnerie et goûte, pour la première fois dans son existence, à un certain luxe et une certaine douceur de vivre.

Mais l’ennui le guette aussi. Il possède une trop forte personnalité pour se satisfaire d’une existence monotone, aussi facile soit-elle.

La nécessite de soutenir sa thèse de doctorat lui permet d’échapper à un emploi qui ne l’intéresse plus. Le voici maintenant à Erlangen, ville bavaroise voisine de Nuremberg. En à


 

1 Eric Fouassier est docteur en pharmacie et membre de la Société d’Histoire de la pharmacie.

peine six mois, il y parfait ses connaissances médicales et peut soutenir sa thèse dès le mois d’août 1779.

 

Une médecine décevante

 

Muni de son diplôme, le docteur Hahnemann exerce en plusieurs endroits la médecine de son temps : saignées, clystères, quelques préparations médicamenteuses pour la plupart inefficaces. En 1781, le voici à Dessau, ville princière située entre Leipzig et Magdebourg. Féru de chimie et de minéralogie, il s’initie également à la préparation des remèdes dans l’officine du pharmacien Hasseler. Ce dernier a une fille adoptive prénomée Henriette, plutôt effacée mais plutôt jolie aussi. Les deux jeunes gens ne tardent pas à s’éprendre l’un de l’autre.

En 1782, leur union est célébrée. Après avoir exercé quelques temps dans la petite ville de Gommern, Hahnemann, poussé par son épouse, décide de tenter sa chance à Dresde.

Il s’y fait une petite clientèle et visite aussi les hôpitaux. Il a même le loisir de pratiquer des expériences de chimie dans les vastes laboratoires de la ville.

Cependant, il demeure profondément insatisfait. La médecine qu’on lui a enseignée et qu’il pratique sans enthousiasme le déçoit chaque jour davantage. Trop d’empirisme, pas assez de résultats. C’est le temps des doutes, des angoisses, voire des accès de désespoir. Au fond de lui même, il pressent qu’il faut réinventer la thérapeutique, reconsidérer les rapports entre l’organisme malade et les remèdes censés le guérir.

 

Au détour d’une page

 

En 1789, alors que la France bascule dans le tumulte, Hahnemann fait sa propre révolution intérieure. Il ne peut continuer à pratiquer une médecine à laquelle il a depuis longtemps cessé de croire. Aussi revient-il à Leipzig avec femme et enfants et abandonne-t-il sa pratique pour se consacrer uniquement à des travaux de traduction. Commence alors une période difficile pour la famille Hahnemann, contrainte de loger dans une seule pièce à Stötteritz, faubourg pauvre de la ville.

Or, un soir de 1790, alors qu’il est occupé à traduire le livre « Materia Medica » d’un médecin écossais fort réputé, Cullen, son attention est attirée par l’article traitant du quinquina.

Hahnemann ne peut admettre ce qu’il lit, à savoir que, dans la fièvre, l’écorce de quinquina agirait par l’intermédiaire de ses propriétés toniques sur l’estomac. Hahnemann en effet a contracté la fièvre tierce alors qu’il se trouvait en Transylvanie. Ayant consommé de fortes quantités de quinquina, il a constaté que, loin de lui fortifier l’estomac, elles ont provoqué un début de gastrite. Faut-il penser que Cullen est dans l’erreur ?

Pour répondre à cette interrogation, l’idée lui vient d’expérimenter les effets de la drogue sur lui-même. Bien qu’il soit en parfaite santé, il absorbe donc de fortes doses de quinquina, plusieurs jours de suite et deux fois par jour. Très vite, il ressent des troubles analogues aux signes du paludisme : froideur des extrémités, palpitations cardiaques, tremblements, maux de tête. Cependant, Hahnemann note lui-même qu’il ne ressent pas « le frisson particulier de l’accès pernicieux ». Le symptôme spécifique de la crise paludéenne fait donc défaut, manquement étonnant pour une expérience censée fonder un nouveau système mais que, curieusement très peu de personnes souligneront par la suite.

Hahnemann est en effet convaincu par son essai et il note à la page 108 du tome II de l’ouvrage de Cullen, cette phrase qui est véritablement l’acte de naissance de l’homéopathie : « des substances qui provoquent une sorte de fièvre coupent les diverses variétés de fièvre intermittente », autrement dit, « la fièvre soigne la fièvre ». Hahnemann vient de trouver le premier principe de sa nouvelle thérapeutique : la loi des similitudes.

A dire vrai, et Hahnemann a été le premier à le reconnaître, l’idée n’était pas totalement nouvelle. De prestigieux prédécesseurs avaient déjà entrevu cette possibilité, sans pour autant l’ériger, comme le fera le génial médecin allemand, en clé de voûte d’une nouvelle thérapeutique.

 

De prestigieux aînés

 

Le premier de ces devanciers n’est autre qu’Hippocrate, le père de la médecine, qui enseignait déjà quatre siècles avant Jésus-Christ que les semblables pouvaient guérir les semblables. L’école hippocratique insistait également sur les relations étroites existant entre l’homme et le monde ambiant. L’organisme humain est un tout indivisible issu du cosmos, un microcosme dépendant du macrocosme. En même temps chaque homme possède son propre potentiel de forces original, son tempérament, son terrain. Le grec de Cos soulignait aussi le rôle salutaire de la nature, qui tend à faire évoluer spontanément le malade vers la guérison. Or, tous ces grands préceptes hippocratiques se retrouvent, sous une forme ou sous une autre, dans la doctrine hahnemannienne.

Nul doute qu’à Leipzig, Hahnemann, déçu par la science de son temps, a cherché dans les auteurs anciens le secret perdu. Nul doute qu’il a relu Hippocrate bien sûr, mais aussi les médecins arabes et enfin et surtout Paracelse.

Philippus Theophrastus Bombast von Hohenheim, plus connu sous le nom de Paracelse, était à la fois médecin, astrologue et alchimiste. Homme du seizième siècle, personnage controversé de son vivant, il symbolise pourtant parfaitement le passage de la pensée magique à la pensée scientifique. Habité lui aussi par la vieille idée mystique des correspondances entre la nature et le corps humain, il en fit la base de sa thérapeutique, reprenant à son compte la fameuse théorie des signatures.

Evoluant à la frontière du génie et de la folie, il nous a également laissé dans certains de ces textes, à travers les arcanes d’un hermétisme suranné, une première esquisse du principe de similitude : « Sel, Mercure et Soufre… les maladies individuelles peuvent toutefois être provoquées par l’un ou l’autre de ces trois principes. Le Mercure provoque et guérit certains ulcères. Les éruptions cutanées sont dues au fluide salin et soignées par le Sel. Ce qui brûle comme le feu, les fièvres, vient du Soufre et est vaincu par le Soufre ».

 

Vers l’établissement d’une nouvelle doctrine

 

Toutefois, ce qui distingue Hahnemann de ses illustres aînés, c’est l’expérimentation. Fort de la foi qu’il porte à la valeur de sa découverte et de l’influence que sa personnalité lui confère sur ses proches, il les incite à se prêter à des essais sur leurs propres personnes. Il s’agit pour lui d’étudier sur lui-même, sa famille et ses amis, les symptômes provoqués par les principales substances pharmacologiques connues à l ‘époque. Ces expérimentations pathogénétiques sur l’homme sain le conduisent bientôt à généraliser ses premières observations.

Enthousiaste, il reprend ses consultations dans le but de mettre en pratique ce qui n’est encore qu’une théorie. Les résultats obtenus sur des organismes malades semblent dépasser ses propres attentes. Il persuade alors Hufeland, médecin réputé et directeur du plus grand journal médical d’Allemagne, d’y publier en 1796 son « Essai sur un nouveau principe pour découvrir les vertus curatives des substances médicinales ». Cette fois, l’homéopathie est officiellement née. Hahnemann ne s’arrête pourtant pas là. Il a dans l’idée d’essayer sur des malades certains toxiques aussi dangereux que l’arsenic ou les sels de mercure. Néanmoins, pour éviter tout accident, il imagine de les diluer, puis de diluer encore la dilution ainsi obtenue, et cela plusieurs fois de suite. Ainsi, comme le souligne M. Rouzé, la technique de fabrication des médicaments se trouve codifiée. En mêlant une part de la substance active à 99 parts d’excipient, on obtient la première centésimale hahnemannienne. Hahnemann va jusqu’à la trentième centésimale ; certains de ses disciples iront bien au-delà.

C’est là le deuxième principe de l’homéopathie, l’infinitésimalité, introduit au départ uniquement pour des questions de prudence et qui sera seulement justifié du point de vue thérapeutique dans un second temps, avec l’introduction de la notion de dynamisation. Enfin, le troisième principe dégagé par Hahnemann, dit de globalité, consiste à considérer l’organisme dans son unité à la fois physique et psychique, et non plus en fonction de la seule maladie.

 

Le succès malgré tout

 

Si Hahnemann peut éprouver quelque satisfaction devant le travail déjà accompli et les résultats obtenus, toutes les difficultés ne sont pas aplanies pour autant.

Sur le plan politique d’abord, l’époque ne favorise guère les recherches et les échanges scientifiques. Au gré des alliances qui se concluent contre l’impérialisme galopant de Napoléon, l’Autriche et la Prusse se retrouvent tour à tour au cœur de la tourmente.

A cette période d’incertitude politique, correspond un temps d’instabilité dans la vie d’Hahnemann. Lui qui n’a jamais su rester en place et qui durant toute sa vie aura connu pas moins de soixante-six domiciles, reprend ses pérégrinations. Cherche-t-il à propager sa doctrine ou se trouve-t-il déjà en butte aux premières critiques ?

Certains historiens penchent plutôt pour la seconde hypothèse et affirment que les autorités médicales commencent à reprocher à Hahnemann sa pratique non conventionnelle, attaques qui le privent peu à peu de clientèle. Difficile cependant de trancher avec certitude.

Ce qui est certain en revanche, c’est que Henriette supporte de plus en plus mal la vie que lui fait mener un mari trop accaparé par sa quête d’absolu.

Mme Hhnemann est une femme simple, qui n’aspirait qu’à une existence tranquille de femme de notable, dans une petite ville de province. Au lieu de cela, la voici contrainte de faire des prouesses pour nourrir et soigner ses enfants en gérant au mieux les maigres ressources du ménage.

Comble de malheur, Ernest, son petit dernier, meut des suites d’un accident. La voiture qui transportait la famille s’est en effet renversée au cours d’un des nombreux déménagements.

Peu à peu, une certaine lassitude s’empare d’Henriette. Elle ne la quittera plus.

Mais Samuel Hahnemann n’est pas homme à renoncer devant l’adversité. Il profite d’une résidence plus prolongée que d’ordinaire à Torgau pour rédiger plusieurs ouvrages importants.

En 1805, paraissent à Leipzig les « Fragments », recueil qui contient les pathogénésies de vingt-sept drogues qu’il a expérimentées sur lui-même et ses proches. Parmi elles, des toxiques comme l’aconit, l’arsenic, la belladone, le mercure, la noix vomique…

En 1806, c’est la première somme doctrinale : « La Médecine de l’expérience », développée et rééditée en 1810 sous le titre « l’Organon de la médecine rationnelle ». Puis, en 1819, il rend public « l’Organon de l’art de guérir », qui deviendra la bible des homéopathes.

Durant les années qui suivent, le maître commence à recruter des disciples dans de nombreuses villes allemandes et étrangères. Parmi eux un certain comte napolitain nommé Des Guidi dont nous aurons l’occasion de reparler. C’est aussi à cette époque que les attaques contre la nouvelle thérapeutique se font les plus virulentes. Les médecins traditionnels trouvent un renfort de choix auprès des apothicaires, hostiles à Hahnemann car celui-ci recommande à ses élèves de préparer eux-mêmes leurs remèdes.

En 1820, un tribunal de Leipzig interdit au médecin allemand la préparation et la vente de médicaments. Qu’à cela ne tienne ! Hahnemann accepte la protection du duc Ferdinand d’Ahnalt-Koethen, franc-maçon comme lui, et devient son principal conseiller médical. A Koethen, il peut enfin se livrer à ses travaux tout en bénéficiant d’une sécurité matérielle qui lui a toujours fait défaut jusqu’ici. Il continue d’écrire articles et ouvrages théoriques.

 

Dissidences et contestations

 

Lorsque paraît en 1828 son « Traité des Maladies chroniques » où il expose ses conceptions nouvelles en matière de terrain et développe la notion de diathèses homéopathiques, sa carrière est au zénith. En dépit des nombreuses oppositions à ses idées, celles-ci ne cessent de gagner du terrain. Bientôt Hahnemann reçoit des missives d’encouragement et de félicitations en provenance de toute l’Europe.

De nouveaux nuages apparaissent pourtant à l’horizon. C’est que les disciples d’Hahnemann sont de plus en plus nombreux et donc difficilement contrôlables. Si certains lui témoignent le respect dû au père fondateur et respectent à la lettre sa doctrine, d’autres s’écartent de la stricte orthodoxie. Certains refusent de suivre le maître sur la voie des hautes dilutions qui prêtent trop le flanc, selon eux, à la critique des esprits rationalistes. D’autres n’hésitent pas à alterner remèdes homéopathiques et médicaments traditionnels, voire à les associer. Différentes écoles, on peut même parler de chapelles, voient le jour. A chacune, Hahnemann adresse des critiques virulentes. Hors de son propre enseignement, point de salut !

Parallèlement, les adversaires de « l’extérieur » ne désarment pas. Bien au contraire ! Il faut dire qu’au moment où Hahnemann achève l’exposé de sa doctrine, la médecine occidentale s’engage sur un chemin diamétralement opposé. Le temps du clystère, du latin de cuisine et des bonnets pointus appartient au passé.

Dorénavant, la médecine s’intéresse à l’étiologie, cherche à combattre les causes des maladies. Elle s’appuie sur les progrès de la science. C’est l’époque où un Laënnec invente le stéthoscope, où un Claude Bernard se met à appliquer la méthode expérimentale aux fonctions de l’organisme.

Face à cette nouvelle médecine rationaliste et résolument tournée vers l’avenir, Hahnemann apparaît comme un homme du passé, qui puise ses références chez Hippocrate et Paracelse. Et puis n’a-t-il pas fondé sa théorie sur la recherche de la similitude des symptômes en déclarant nettement que la recherche des causes de la maladie était sans intérêt ?

 

Une fin romanesque

 

En 1830, la fidèle mais résignée Henriette meurt. Ce n’est pas, loin s’en faut, le seul malheur familial qui touche Hahnemann. Des onze enfants que son épouse lui a donnés, trois sont morts en bas âge et quatre de ses filles ont déjà disparu, parfois dans des circonstances dramatiques. Une première est assassinée dans son jardin, une autre est retrouvée noyée dans un étang.

Quant à son unique fils survivant, il court le monde sans jamais donner la moindre nouvelle.

Hahnemann vit donc, entouré de ses deux dernières filles, dans une semi-retraite, consacrant davantage de temps à ses collections de pipes et d’horloges qu’à l’homéopathie.

C’est alors que survient un ultime rebondissement dans cette vie autrefois mouvementée mais qui semble s’éteindre doucement comme un feu qu’on n’entretient plus. L’histoire tient à la fois du journal à scandale et du roman à l’eau de rose.

En 1835, une jeune Parisienne, Mélanie d’Hervilly, force pratiquement la porte d’Hahnemann pour obtenir une consultation. C’est une femme libre, cultivée et intelligente, qui a lu l’Organon et qui veut à tout prix rencontrer son auteur.

Hahnemann fait plus que lui donner satisfaction, puisqu’au grand dam de ses filles, il épouse Mélanie. La jeune femme a trente-quatre ans, le vieil homme a dépassé les quatre-vingt printemps. Pour éviter le scandale, les époux s’échappent de nuit, en secret, et prennent le chemin de la France. Afin de suivre sa dulcinée, Hahnemann a abandonné tous ses biens derrière lui, même ses chères horloges.

A Paris, Mélanie se charge des relations publiques de son mari. Elle lui obtient rapidement le droit d’exercer et, pendant huit ans, le vieux maître pourra alterner consultations et soirées mondaines. Parvenu au faîte des honneurs, il finit par succomber à une mauvaise bronchite en 1843.

 

Les continuateurs français

 

Curieusement, c’est à un italien que l’on doit pour une bonne part l’introduction de l’homéopathie en France. Sébastien Gaétan Salvador Maxime Des Guidi est un noble napolitain qui s’est réfugié à Lyon en 1799, afin d’échapper à sa condamnation à mort en Italie pour ses idées libérales. Reçu docteur ès sciences, il soutient en 1820 une thèse de médecine et commence à exercer dans un pur respect des traditions.

Un brusque événement va alors décider de sa vocation homéopathique.

En 1828, la comtesse Des Guidi est guérie d’un mal réputé incurable par un médecin homéopathe. Frappé par cette guérison inespérée, Des Guidi décide d’apprendre « la nouvelle médecine ». Il se rendra jusqu’en Allemagne pour suivre l’enseignement de Samuel Hahnemann.

De retour à Lyon, en 1830, il pratique l’homéopathie et fait rapidement école, tant sa personnalité et son sérieux imposent le respect. En 1839, se crée, à son initiative, la « Société Homéopathique Gallicane ».

Parmi ses élèves, nombreux sont ceux qui vont s’illustrer par la suite : Benoît Mure le lyonnais missionnaire qui propage à son tour l’homéopathie en Egypte et au Brésil, les suisses Dufresnes et Peschier qui fondent « La Bibliothèque Homéopathique », première revue homéopathique de langue française, le docteur Gallavardin qui crée à Lyon le premier hôpital homéopathique…

Dans le reste du pays aussi l’homéopathie gagne du terrain. Parmi les noms des continuateurs les plus illustres, citons, à la fin du XIXe siècle médecins des hôpitaux Tessier et Jousset. Puis, à partir de 1912 et jusqu’après la guerre, Léon Vannier, qui fait un travail considérable pour adapter la doctrine d’Hahnemann aux données médicales modernes.

Aujourd’hui, malgré tous ces efforts, 200 ans après les premiers écrits fondateurs, l’homéopathie suscite toujours les controverses.

Thérapeutique de l’avenir ou égarement du passé ? Vraie médecine ou simple croyance ? Chacun est libre de se forger sa propre opinion, de faire son choix. Un choix qui a été rendu possible par l’incroyable ténacité d’un seul homme : Christian Friedrich Samuel Hahnemann.

 

 

Pour en savoir plus

  • « Homéopathie, quelques pages d’histoire », 1981, J. Baur

  • « Homéopathie, médecine de l’expérience », 1982, D. Demarque

  • « Mieux connaître l’homéopathie », M. Rouzé, Editions de la Découverte, Paris, 1989.

  • « L’abbé Chaupitre, un pionnier de l’homéopathie en Bretagne », B. Lebeau, Bull. et Mém. Soc. Archéol. Ille-et-Vilaine, n° 90, 1988.

  • « L’avenir en héritage », 1993, brochure des laboratoires Boiron.

 

 

 

 

« Charivari et homéopathie »

 

en 1841, Louis Huart, rédacteur en chef du Charivari, fait paraître un petit livre intitulé « Physiologie du Médecin »* qui lui permet d’exercer sa verve à l’encontre de la médecine de son temps. Bien entendu, l’homéopathie qui fait alors figure de simple mode dans l’esprit du public n’est pas épargnée. Qu’on en juge plutôt : « Vous avez un léger rhume, et désirant vous en débarasser, vous allez trouver un médecin homéopathe. Que fait notre Hippocrate ? Il vous administre une drogue qui vous procure une énorme fluxion de poitrine, et une fois que vous êtes guéri de ladite fluxion de poitrine (si vous en guérissez), vous vous trouvez complètement délivré de votre maladie primitive. C’est miraculeux ! ».

Quant aux rapports entretenus entre pharmaciens et homéopathes, Louis Huart s’en fait une idée toute personnelle : « Je crois fermement que la doctrine homéopathique a été inventée primitivement par un médecin qui se sera vu refuser la main de la fille d’un apothicaire ; et c’est de la colère de cet amant furieux qu’est né le système qui doit ruiner à tout jamais ces établissements philanthropiques où l’on vend du réglisse et du séné à huit cents pour cent de bénéfice…

On n’aurait pas trop à se plaindre de cela si par malheur les petits, les infiniment petits paquets de poudre blanche ne coûtaient pas aussi cher que les grandes bouteilles de drogues de l’ancien système ! »

 

* Réédité par les Editions Louis Pariente, Paris, 1989.

 

 

 

Les fameuses formules de l’abbé Chaupitre

 

 

Savoir

 

Les adeptes de l’homéopathie sont de plus en plus nombreux et la plupart des officines offrent aujourd’hui à leurs clients un rayon dédié à cette « autre médecine ». A côté des familiers tubes de granules, figurent souvent quelques spécialités dont certaines s’ornent du portrait d’un vénérable ecclésiastique. Comment imaginer que ce visage placide est celui d’un homme, l’abbé Chaupitre, qui n’hésita pas à défier la médecine et la justice de son temps pour faire triompher ses convictions ?

 

 

 

Jean-Marie-Victor Chaupitre est né le 22 octobre 1859 en Ille-et-Vilaine. Il est le cadet d’une famille de trois garçons. Les Chaupitre, des fermiers, vivent chichement et le petit Jean-Marie-Victor est d’une nature chétive et délicate. Les travaux des champs ne sont pas pour lui. Aussi prend-on la décision de le faire entrer en 1876 comme postulant chez les frères de l’instruction chrétienne à Ploërmel (Morbihan). Un an plus tard, il devient novice. Ses supérieurs soulignent sa piété, mais le jugent d’une intelligence moyenne. Il achève néanmoins son noviciat en étant placé comme frère instituteur à Gaël. Sa répugnance pour l’enseignement, son manque d’autorité sur les enfants, sa paresse et son mauvais esprit à l’égard de ses supérieurs font qu’il quitte son poste pour rejoindre la congrégation de Ploërmel. Là, il aurait travaillé à la pharmacie des Frères où étaient fabriqués des élixirs, des pâtes dentifrices et des pastilles pectorales.

Nous le retrouvons au printemps 1890 au petit séminaire de Versailles, dans les Yvelines. Quatre ans plus tard il est ordonné prêtre et rejoint sa première cure à Fontenay-les-Brüs, dans l’Essonne. En 1904, sa fragilité persistante se transforme en véritable maladie. Terriblement affaibli, l’abbé est incapable de s’alimenter correctement et se persuade qu’il est atteint d’un cancer de l’estomac. Il souffre en réalité d’un ulcère.

 

L’abbé se convertit à l’homéopathie

 

L’état de l’abbé empire rapidement et il se croit perdu. Il consulte alors tous les guérisseurs des environs sans résultat aucun. Persuadé qu’il vit ses derniers moments, l’abbé puise dans ses dernières forces pour écrire un livre de morale paradoxalement intitulé « Pour devenir meilleur, plus fort, plus heureux ».

 

1 Eric Fouassier est docteur en pharmacie et membre de la Société d’Histoire de la pharmacie.

 

C’est alors que Jean-Marie Chaupitre rencontre un autre ecclésiastique, l’abbé Chauvel (1823-1910). Ce dernier lui conseille une méthode encore peu connue et méprisée : l’homéopathie. Peu convaincu mais n’ayant rien à perdre, Chaupitre accepte. Or, à peine trois jours après le début du traitement préconisé par Chauvel, l’abbé peut recommencer à s’alimenter sans régurgiter. Huit jours plus tard, il a retrouvé tout son appétit et reprend des repas normaux. Grâce à cette heureuse rencontre, Chaupitre a gagné une santé toute nouvelle et Chauvel un disciple fervent auquel il fait partager sa passion et plus de quarante années de recherches homéopathiques.

 

Une succession de procès

 

Au tout début de 1908, l’abbé Chaupitre quitte sa cure de Fontenay pour Rennes où il va porter la bonne parole évangélique et homéopathique. Très vite, en effet, il commence à soigner des patients avec succès.

 

Ceci lui vaut sa première comparution devant un tribunal en juin 1910, sur plainte du syndicat des médecins d’Ille-et-Vilaine et de celui des pharmaciens. Accusé d’exercer illégalement la médecine puisqu’il ne possède aucun diplôme, l’abbé répond que ce n’est pas le diplôme qui guérit ni même le médecin mais le médicament. Il ajoute : « qui donc doit être réputé savant en médecine si ce n’est celui qui a découvert un grand nombre de médicaments qui ont fait leurs preuves dans une foule de maladies. Alors, puisque je guéris, à moi la loi, à moi le diplôme, à moi le droit de faire de la médecine ». L’argumentation ne manque pas d’aplomb, mais n’emporte pas l’adhésion des juges qui condamnent Chaupitre à 200 francs d’amende et 200 francs de dommages et intérêts envers les plaignants.

Certains journaux locaux prennent sa défense, tandis que beaucoup de témoins se pressent pour rendre hommage aux compétences et au désintéressement de l’abbé. Les démêlés avec la justice vont cependant se multiplier : procès, condamnations, emprisonnements, ventes à l’encan de son mobilier se succèdent de 1922 à 1928.

 

Cette année-là, fatigué d’avoir à se battre contre le pouvoir médical en place et éprouvé par les mois d’emprisonnement, l’abbé évite de peu une nouvelle arrestation et choisit de s’exiler en Belgique. Il s’est cependant trouvé un successeur en la personne d’Alcide Liorit, son ancien secrétaire. La fabrication des « petites bouteilles », selon la propre expression de l’abbé, est confiée à un pharmacien homéopathe du nom de Maupy. Les flacons sont bientôt produits sur une grande échelle et doivent alors revêtir une étiquette avec le portrait et la signature de l’abbé de façon à ce que les malades ne soient pas trompés par les imitations.

Quant à l’abbé Chaupitre il voyage beaucoup durant les dernières années de sa vie : l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, l’Egypte, Jérusalem. C’est au cours d’un de ces périples qu’il décède à Naples, le 21 avril 1934. Non sans avoir désigné l’homme capable de reprendre le flambeau après Liorit : le Dr Porteu, chirurgien rennais qu’il avait miraculeusement sauvé d’une septicémie et qui s’était à son tour fait son disciple.

 

 

« UN MENSONGE UNIVERSEL »

 

Ses affrontements avec la médecine et la justice de son temps ont conduit l’abbé Chaupitre à se défendre avec véhémence, voire avec violence. Il signe ainsi une série de placards rageurs qui sont publiés dans la presse locale ou affichés sur la voie publique.

L’une de ces affiches intitulées « Casse-cou » est particulièrement révélatrice des excès auxquels notre étonnant abbé s'adonne un peu trop facilement : « L’allopathie (c’est-à-dire la médecine dite classique) n’est pas une médecine. Elle en est la négation.

L’homme qui la représente est un menteur (car il ne peut rien guérir et il le sait bien), un voleur (car il prend ton argent et il ne te donne en échange que le simulacre de la médecine), et un assassin (car impuissant, il laisse mourir ses malades quand il ne les maltraite pas auparavant par les grattages d’os, les ponctions, etc.). Je dis que Landru (dont le nom est encore dans toutes les mémoires) était moins criminel que les allopathes ».

En 1921, sur tous les murs de Rennes, est placardée une affiche qui dénonce le « mensonge universel ». Il y est proclamé que « de tout temps le médecin allopathe a fait de la médecine sans y rien comprendre et sans y croire ». Il est vrai que l’argumentation scientifique de l’abbé a de quoi emporter l’adhésion. Qu’on en juge plutôt : « La vie infinitésimale insaisissable par aucun procédé humain est le champ de culture du microbre, qui lui est analogue. Pour que le médicament puisse guérir une maladie, c’est-à-dire tuer le microbe, il doit lui être analogue, ce principe n’existe qu’en homéopathie : c’est pourquoi elle seule peut guérir ». Et l’affiche de conclure sur le ton habituel de l’agression diffamatoire : « ainsi tout malade qui a le malheur de tomber dans les mains d’un médecin allopathe se trouve dans la situation d’un condamné à mort, enfermé dans une cage, avec un rat qui le grignotera jusqu’à son dernier soupir ».

 

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