René Cerbelaud et les remèdes secrets
Le 02/02/2016 à 21h52 par Anonyme
Résumé

René Cerbelaud et les remèdes secrets

 

 

Ce document est un condensé d’un article publié dans « La revue d’Histoire de la pharmacie » 2e trimestre 2005, n° 346.

L’auteur dresse le portrait de René Cerbelaud, pharmacien au début du 20ème siècle, qui diffusa les formules de nombreux remèdes secrets et s’attira la colère de ses confrères.

Il décrit le parcours de René Cerbelaud : ses écrits, les procès qui ont jalonné sa vie, ses idées, ses fabrications de remèdes…

 

 

 

André Georgin, 1er décembre 2005

Cent ans après la promulgation de la Loi de Germinal (21 Germinal An XI, 11 avril 1804) concernant les remèdes secrets, alors que ceux-ci prospéraient encore, le pharmacien René Cerbelaud a eu son heure de célébrité en diffusant les formules de nombreuses spécialités tenues plus ou moins secrètes.

 

La profession affirmait la supériorité des préparations magistrales et condamnait le développement de ces spécialités dont beaucoup étaient en fait des remèdes secrets tombant sous le coup de la loi. A noter qu'une loi de 1810 autorisait les remèdes secrets sous réserve que l'inventeur dépose la recette détaillée au Ministère de l'Agriculture et du Commerce qui la transmettait à l'Académie de Médecine. Celle-ci en délibérait et si le médicament était reconnu bon, une autorisation était donnée à l'inventeur ou un traité était conclu avec lui. Mais aucun médicament secret ne fut acheté par le gouvernement et l'Académie approuva seulement les Biscuits Olivier, contenant du sublimé corrosif qui se transformait en calomel à la cuisson et la poudre de Sancy, médicament antigoîtreux préparé à partir d'algues d'après Dorvault. Depuis le décret du 3 mai 1850 qui redéfinissait les remèdes secrets, il n'y aurait eu aucune application de la loi de 1810.

 

Jules Philippe, dit René, Cerbelaud s'était attiré l'ire de nombreux confrères qui fabriquaient et vendaient ces spécialités dans leurs officines. Ce qui lui avait valu de nombreux procès qu'il avait tous gagnés. Le nom est attesté dans la Creuse depuis le XVIéme siècle. Il est né à Guéret le 16 juillet 1871, fils d'un aubergiste Jean Baptiste Cerbelaud natif de Grand-Bourg. Il se maria à la mairie du VIème arrondissement de Paris avec Marie Alice Marguerite Clément le 1er mars 1906. Il mourut sans postérité le 7 août 1939, à son domicile, au 223 Rue de l'Université, à Paris (6è), « après une courte maladie », d'après une nécrologie parue dans "La Parfumerie moderne" N° 4 avril 1940.

 

Il fit ses études de pharmacie à Paris et fut reçu trente-sixième au concours de l'internat des Hôpitaux de Paris en 1895. Il accumula les titres scientifiques : il était ancien interne des hôpitaux de Paris, docteur en pharmacie, ancien interne et lauréat des Asiles de la Seine, médaille de vermeil (Prix de chimie), ancien élève de l'Institut Pasteur, ex-chimiste expert de la Ville de Paris. Compte tenu de la durée de l'internat, on peut penser qu'il s'installa au 89 de l'Avenue de Wagram à Paris vers 1899/1900. Il figure à cette adresse dans le Bottin de 1900, comme pharmacien avec un certain C. Bayard. En 1914-1915 la pharmacie est toujours au nom de Bayard et Cerbelaud avec la mention Barrault et Demars successeurs. Ce qui laisse supposer qu'il avait vendu cette officine. Mais en 1915 il est pharmacien au 72 Avenue de Suffren, « près de la Grande Roue, métro Champ de Mars » d'après une publicité. La pharmacie existe toujours.

 

En fait à cette adresse se trouvait un café. La transformation dut poser des problèmes car la pharmacie à laquelle s'ajoutait un laboratoire d'analyses n'ouvrit, semble-t-il, qu'au courant de 1915. Cerbelaud y exerça, jusqu'en 1938. Mais en 1939 c'est un certain Duboeuf qui était devenu propriétaire.

 

Dans la préface du Formulaire de Parfumerie de Cerbelaud, réédité en 1951, Gattefossé déclare : « Ce génie de l'analyse était inhumain et donnait la sensation d'une sorte de double vue spontanée qui donnait à Cerbelaud l'impression de la certitude de ses conceptions. Il faut reconnaître, et la suite des évènements l'a montré, que sa perspicacité supranormale ne pouvait qu'entretenir chez lui un état d'esprit permanent et dangereux ». Nous n'avons pu savoir quels sont ces évènements auxquels fait allusion Gattefossé. Cerbelaud était certainement un original, car il aurait fabriqué lui-même tous les meubles de sa pharmacie de l'avenue de Suffren. C'était aussi d'après Gattefossé un bourreau de travail, ce que confirme Georges Cerbelaud-Salagnac, un cousin éloigné (auteur de nombreux livres d'histoire et de géographie sur le Limousin, la Bretagne et le Québec, ainsi que d'ouvrages pour enfants). Celui-ci raconte « qu'allant déjeuner avec sa mère chez les Cerbelaud, il fallait débarrasser la table de la salle à manger d'innombrables papiers et que René Cerbelaud n'était pas là, enfoui dans les profondeurs de son laboratoire au sous-sol. Quand il arrivait enfin, le repas était à peu près terminé et il poussait les hauts cris parce que ses papiers avaient été déménagés. »

 

A côté de divers articles scientifiques, il publia un Formulaire des principales spécialités de pharmacie et de parfumerie (Recueil des principales formules de spécialités françaises et anglaises) qui eut un grand succès. Edité en 1906, il fut réédité plusieurs fois. L'édition de 1920 comporte plus de quatre mille formules, de simples solutions et des solutés injectables, des médicaments de « formule analogue à » de nombreuses spécialités pharmaceutiques (poudres, cachets, pilules, vins, etc), des produits « hygiéniques » (fards, crèmes, teintures pour cheveux, dentifrices, etc) et même des produits alimentaires (Farine Nestlé par exemple ou sirops sans aucune propriété thérapeutique). Il précisait le mode opératoire spécialement pour les solutés injectables, les indications thérapeutiques, signalait les incompatibilités, les dangers éventuels et la toxicité de certaines préparations courantes à l'époque, contenant du plomb, de l'arsenic et bien d'autres toxiques aujourd'hui interdits. Il affirmait cependant que « les sels de radium ne sont ni toxiques ni dangereux, le radium ayant une innocuité parfaite et s'éliminant rapidement par les poumons et l'épiderme » ! Certes les formules proposées (dont des solutés injectables) avaient une teneur faible (0,1 mg de sel de radium dans 100 cm3). Et on sait même que pratiquement jusqu'en 1940 des cosmétiques (par exemple la crème Tho-Radia) contenaient des substances radioactives. Sur vingt-cinq pages, il énumérait les affections et les maladies classées par ordre alphabétique susceptibles d'être soignées par les préparations injectables dont il avait donné la formule. Grâce à l'expression « formule analogue à », les tribunaux n'ont pas retenu la plainte des fabricants qui reprochaient à Cerbelaud de donner des formules erronées.

 

Dans la préface de la 1ère édition, il déplorait, devant le développement des « spécialités », l'absence de formulaire pratique indiquant leur composition et jugeait « utile de combler cette lacune en publiant un simple Recueil technique contenant un grand nombre de formules utiles, faciles à exécuter et introuvables partout ailleurs ». Ce qui était reconnaître indirectement que beaucoup de ces « spécialités », faute de formule explicite, étaient en réalité des remèdes secrets.

 

Cerbelaud écrivait encore : « Il est plus que jamais indispensable à tous les points de vue de connaître aujourd'hui les formules des spécialités ou tout au moins les doses de leurs principes actifs, car beaucoup sont mis en vente par des gens qui ne sont ni pharmaciens, ni médecins, ni chimistes, qui se sont emparés de certains produits pouvant devenir dangereux entre leurs mains ». Il va même jusqu'à déclarer « la plupart des spécialités sont des remèdes secrets non inscrits au Codex et cependant le pharmacien est responsable de la marque qu'il délivre au public, même sous le cachet du spécialiste producteur ». Il signale toute une série de cas illustrant cette affirmation, par exemple l’Antimorphine et la Chasopine destinées à guérir les morphinomanes et qui étaient des solutions à 1 et 2% de morphine, ce qu'ignoraient les médecins prescripteurs. Il fait aussi état de cas d'empoisonnements.

 

Les laboratoires suivants ont attaqué Cerbelaud en 1907 après la première publication de son Formulaire.

 

  • Fumouze : Sirop Delabarre.

  • Darrasse : Pepto-Fer Jaillet.

  • Simon : Crème Simon.

  • Troncin : Grains de Santé du Dr Franck .

  • Comar : Capsules Ramel, Liqueur du Dr Laville, Vin Quina Laroche, etc..

  • Prot : Eau de Lubin.

 

Le tribunal appelé à examiner les plaintes des fabricants constatait que « si les marques avaient bien été déposées, les spécialités en cause devaient être considérées comme remèdes secrets. Beaucoup étant vendues sans aucune indication de formules sur les emballages, tout médicament non inscrit au Codex, ni exécuté sur ordonnance magistrale ou dont la formule n'avait pas été publiée par le Gouvernement, conformément au décret du 18 août 1810 ou publié au Bulletin de l'Académie de Médecine conformément au Décret du 3 mai 1850 était un remède secret ; dans ces conditions ces remèdes ne perdaient pas leur qualification de remède secret encore que les divers éléments entrant dans leur composition figureraient au Codex dès lors qu'ils n'y sont pas réunis en manière de formule ». Comme Cerbelaud n'avait pas dénigré les produits des demandeurs, mais que « s'en tenant à ce que la spécialité n'est point une matière de première nécessité et qu'il est toujours loisible de se procurer un produit analogue, il avait, usant d'un droit légitime et sans encourir le reproche de concurrence déloyale, donné aux pharmaciens les moyens de préparer des remèdes susceptibles de remplacer des spécialités… et que, s'agissant de remèdes secrets préparés et vendus en violation des lois spéciales sur la pharmacie, toute action doit leur être refusée ». Le jugement a été confirmé en appel, puis en cassation.

 

En 1907 donc, des pharmaciens et des médecins (parfois associés, ce qui les rendait coupables du délit de compérage), voire des non pharmaciens, violaient encore la législation des remèdes secrets qui remontait à la Loi de Germinal promulguée cent ans avant ! Une veuve de pharmacien (Mme Troncin) faisait de l'exercice illégal de la pharmacie, en toute impunité, en faisant fabriquer par un prête-nom et en vendant les spécialités de son mari dont la formule était toujours secrète. La question était même loin d'être réglée en 1920 lors de la parution d'une nouvelle édition de l'ouvrage de Cerbelaud dans laquelle il rappelait les attaques qu'il avait subies en 1907 et les procès qu'il avait gagnés.

 

Dans cette même édition, il exposait quelques opinions de confrères qui stigmatisaient depuis longtemps les spécialités et ceux qui les fabriquaient. En 1840, le Professeur Bouchardat écrivait déjà dans la Préface de son Formulaire magistral : « pour contribuer autant qu'il est en moi à extirper cette lèpre des remèdes secrets qui déshonore et qui ruine l'art de guérir, je me suis efforcé d'établir des formules qui permettront aux médecins de remplacer d'une manière convenable les principaux arcanes, aux pharmaciens de les préparer ». Dans le formulaire des professeurs J. et M. Jeannel en 1886, on pouvait encore lire : « les spécialités dont les formules sont connues peuvent se justifier. Alors que les remèdes secrets ont le prestige du mystère, les médecins consciencieux et instruits ne consentent pas à prescrire des médicaments dont on ignore la composition ». Ils observaient « les effets incroyables que produisent les annonces et promesses pompeuses de guérison non seulement sur les malades, mais sur les médecins eux-mêmes ». La presse de l'époque regorgeait en effet de publicités pour ces spécialités. Ils suggéraient l'obligation de faire figurer en abrégé et en latin sur l'étiquette l'exacte composition du médicament (étiquette imprimée pour les médicaments officinaux et manuscrites pour les médicaments magistraux).

 

Cerbelaud proclamait certes la supériorité des formulations magistrales individualisées préparées par le pharmacien et condamnait les « spécialités » de l'époque qui étaient des médicaments dont la formule était encore plus ou moins secrète, préparés souvent à l'extérieur des officines, pour moitié assurait-il, par des gens qui ne sont ni pharmaciens, ni médecins, ni même chimistes. Il constatait aussi que la publicité dithyrambique faite dans toute la presse pour ces spécialités détournait les malades des médecins. Bien que le chiffre d'affaire des pharmaciens ait comporté déjà en 1907/1908 une part importante et croissante de spécialités, (le tiers, voire la moitié ou même le quart), il signalait plus de 60 faillites de pharmaciens et une baisse du nombre d'étudiants en pharmacie (850 en 1894/95 et 345 en 1907/1908 !) qu'il imputait à la vente des spécialités dont beaucoup hors pharmacie. Il citait un Précis de Thérapeutique et de Pharmacologie dont l'auteur déclarait qu'il serait souhaitable d'interdire les Spécialités dont aucune n'était indispensable mais étaient la grande cause de la déchéance de la pharmacie et de la médecine.

 

Néanmoins, sauf à exercer strictement leur profession et à se ruiner, Cerbelaud conseillait aux pharmaciens de devenir tous « spécialistes ». D'où la publication de son ouvrage. Il a aussi publié un Manuel Vétérinaire de 1400 pages.

 

Non content de divulguer les formules, Cerbelaud, dans son officine de l'Avenue de Suffren fabriquait ses propres spécialités et divers produits de parfumerie dont une cinquantaine bénéficiaient de conditions originales de vente : ses spécialités étaient munies d'un timbre tricolore aux armes de Paris ; sous réserve de les vendre au prix marqué, les pharmaciens acheteurs bénéficiaient d'une ristourne en marchandise de plus en plus importante en fonction du nombre d'unités commandées, assorties ou non. En proposant de fabriquer des copies de médicaments et en portant l'accent sur la fabrication et la vente de « produits hygiéniques », on peut dire que Cerbelaud a été un précurseur, à la fois en matière de génériques et de parapharmacie.

 

Nous ne savons pas si la méthode de vente de Cerbelaud a eu du succès, ni si beaucoup de pharmaciens préparèrent à la demande de leurs clients toutes les spécialités qu'il décrivait, bien que son Formulaire ait fait l'objet de plusieurs rééditions. Toutefois il a certainement contribué à la disparition des remèdes secrets. On peut même dire qu'il a, d'une certaine manière, contribué au développement de l'industrie pharmaceutique.

 

 

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