Des apothicaires dans leur siècle, le XVIIe
Le 07/12/2015 à 10h43 par Anonyme

Organisée en corporation la pharmacie au XVIIe siècle est réglementée par des statuts. Sous tutelle des Facultés ou des Collèges de médecine, la communauté intervient sur le recrutement de ses membres, fixe les règles d’apprentissage et d’accès à la maîtrise.L’étude des textes pharmaceutiques de cette époque nous révèle un  homme prudent et de bonnes mœurs, sobre et craignant Dieu . Il accède à une formation pratique et obtient sa maîtrise après des années d’apprentissage et de compagnonnage. L’apothicaire du Grand siècle, entièrement soumis à l’autorité du médecin, subit de plein fouet la querelle qui oppose la faculté de médecine de Montpellier, avant gardiste, à celle de Paris, traditionaliste.

 

L’apothicaire d’Anne D’Autriche : Michel d’Ansse (?-1649)

 

Anne d’Autriche, épouse royale de Louis XIII, fut reine de 1615 à 1643, puis régente de 1643 à 1661. Plusieurs apothicaires royaux se succédèrent à son service. Elle aurait emmené dans sa suite ce jeune apothicaire d’origine navarraise lorsqu’elle vint s’installer en France. Marié à la femme de chambre de la Reine, naturalisé français par le Roi, il passa sa vie à la cour à la fois apothicaire et confident d’Anne d’Autriche à laquelle il rendit de nombreux services en l’aidant à avorter. Si l’on en croit les historiens, Louis XIII n’appréciait pas « le devoir conjugal » et Anne d’Autriche aimait les hommes. La Fronde nobiliaire et le bon peuple de Paris attribuaient la paternité de Louis XIV à Mazarin, et celle du « Masque de Fer » à une autre aventure de la Reine. Entièrement dévoué à la souveraine il se distingua par son art de l’intrigue et fut impliqué avec Marie de Médicis lors de la « Journée des Dupes », complot qui visait à renverser Richelieu. Tombé en disgrâce, il ne revint à la cour qu’à la mort de Louis XIII en 1643. La régente reconnaissante sut le récompenser avec une grande générosité ce qui lui permit de s’installer et de vivre confortablement avec sa nombreuse famille, dans un superbe domaine. Son fils Jean lui succéda auprès d’Anne d’Autriche et devint l’apothicaire de la jeune reine Marie-Thérèse.

 

Créateur de l’enseignement de la chimie : Nicaise LE FEBVRE (1610-1669)

 

La formation de l’apothicaire était, dans ses débuts, exclusivement pratique, consistant en un long apprentissage des tours de mains nécessaires pour réussir les préparations. Les maîtres apothicaires se chargeaient, dans leur apothicairerie, de l’instruction des candidats à la maîtrise. L’apprenti devait avoir des notions de latin et de grammaire afin de lire les formulaires et les ordonnances des médecins. Après dix ans d’apprentissage et de compagnonnage, l’élève pouvait accéder à la maîtrise à la suite d’épreuves multiples dont la confection d’un chef d’œuvre. Au XVIIe siècle, les maîtres apothicaires parisiens instruisaient leurs élèves dans le laboratoire et le jardin d’études de Nicolas Houel où la corporation était installée depuis 1624. Ce fut le cas de Nicaise Le Febvre, né en Normandie, apothicaire privilégié du Roi et professeur royal de chimie en Angleterre. Il fut le fondateur de l’enseignement de la chimie dans les deux principaux pays de l’Europe de son époque, l’Angleterre et la France. Un des premiers membres de l’Académie, il pressentit le rôle de l’oxygène et écrivit un traité de chimie, très renommé.

 

 

La thériaque d’Andromaque : Moyse CHARAS (1619-1698)

 

Né à Uzès dans le Languedoc de parents huguenots, il étudia le latin, devint apprenti puis compagnon et enfin maître apothicaire. Après avoir exercé quelques temps à Orange, il s’installa à Paris et obtint très vite le poste d’apothicaire de Monsieur, frère du Roi. Etabli faubourg Saint-Germain, « Aux Vipères d’or », il fréquenta Nicolas Lémery. Au XVIIe siècle, la thériaque et le mithridate, panacées universelles d’origine très ancienne dont la préparation complexe avait varié au cours des siècles, étaient encore très en vogue. Moyse Charas prépara et dispensa la thériaque publiquement à Paris. Il rédiga plusieurs ouvrages  dont le plus connu, La Thériaque d’Andromaque , fut suivi d’une Histoire naturelle des animaux, des plantes et des minéraux . Syndic des marchands apothicaires des Maisons Royales, puis démonstrateur de chimie au Jardin du Roi il réunit ses cours en un volume intitulé  Pharmacopée Royale Galénique et Chimique  rédigée en français à une époque où le latin demeurait la langue scientifique. La révocation de l’Edit de Nantes l’obligea à se réfugier en Angleterre où il fut reçu docteur en médecine de la faculté de Londres. Après avoir été emprisonné, il abjura sa foi et, catholique converti, put retrouver Paris et la cour.

 

Traité de chimie : Christophe Glaser (ou Glazer) (1628-1672 ?)

 

Le « Traité de la chymie enseignant par une brieve et facile Methode toutes fes plus neceffaires preparations», publié en 1663, est sans doute à l’origine des grands traités qui contribuèrent peu à peu à l’éclosion de la chimie moderne. L’ouvrage marque une rupture entre la chimie et l’alchimie, l’auteur prend position et déclare dans la préface : « je fais profession de ne dire que ce que je sais et de n’écrire que ce que je fais ». Il proscrit l’emploi « des caractères hiéroglyphiques » et « des noms énigmatiques, comme ont fait une infinité d’Autheurs pour rendre la chymie méconnaissable», et adresse ses critiques à ceux « qui ne méritent pas d’avoir le nom de chimistes ».

Né en 1628 à Bâle, Christophe Glaser, une fois ses études terminées, vient s’établir comme apothicaire à Paris. Au milieu du XVIIe siècle, il ouvre une officine faubourg Saint-Germain à l’enseigne de la « Rose rouge ». Parmi sa clientèle, Madame Fouquet mère du surintendant, lui fait gagner la protection de son fils, puis de Vallot médecin du roi. Il acquiert ainsi la charge d’apothicaire de Monsieur, duc d’Orléans puis celle d’apothicaire du Roi. Lorsque Le Febvre part pour l’Angleterre, Glaser lui succède comme démonstrateur de chimie au « Jardin du Roy ». Chimiste de valeur il met au point la préparation de sels « Sels de Glaser », de la pierre infernale, du magistère de bismuth, de l’huile corrosive d’arsenic…. A la fin de sa vie, il est impliqué dans « l’affaire des poisons » et accusé d’avoir fourni des substances toxiques à la Marquise de Brinvilliers qui maniait si bien les « poudres de succession ». Il est utile de rappeler qu’à cette époque la vente des toxiques n’est pas encore réglementée et que c’est à la suite de cette retentissante «affaire», que sera proclamé, en 1682, un Edit du Roi « Pour la punition de différents crimes, notamment des Empoifonneurs, ceux qui fe difent Devins, Magiciens et Enchanteurs ; & portant reglement pour les Epiciers & Apothicaires ».

 

La révolution personnifiée : Nicolas LEMERY (1645-1715)

 

Si l’on en croit Molière, l’apothicaire du XVIIe siècle n’était que l’exécuteur de viles besognes, entièrement soumis à l’autorité du médecin. Fleurant, l’apothicaire dans le Malade imaginaire n’est qu’un fantoche totalement soumis à la loi des bonnets pointus. Léandre, dans le Médecin malgré lui, se cantonne à l’administration des clystères, Monsieur de Pourceaugnac se justifie en proclamant… « ce n’est pas moi qui suis le médecin, à moi n’appartient pas cet honneur, et je ne suis qu’un apothicaire, apothicaire pour vous servir » Il est vrai qu’à l’époque, la pratique de la saignée et du clystère faisaient des ravages : le pauvre Louis XIII ne reçut pas moins de 312 lavements en moins d’une année. Les remèdes de cette époque ne correspondaient pas toujours aux progrès de la chimie. L’évolution était difficile à imposer comme le prouve la querelle de l’antimoine qui opposa de 1566 à 1666, la faculté de Montpellier, ouverte aux idées nouvelles, à la faculté de Paris, traditionaliste. Les progrès de la science s’annoncèrent par des découvertes importantes et principalement dans le domaine de la chimie. Apothicaire du Roi, académicien, Nicolas Lémery est né à Rouen. Il enseigna la chimie, successivement à Montpellier puis à Paris, avec une clarté jusque là inconnue, qui attira dans son laboratoire, rue Galande, une foule d’auditeurs de marque. Le souffle du cartésianisme vint balayer rêveries mystiques et sorcelleries et Lémery s’employa à bâtir des théories solides qui se réclamaient du raisonnement et considéraient que la chimie était une science démonstrative. Il est l’auteur d’ouvrages de références pour la pharmacie comme son Cours de Chimie, le Traité universel des drogues simples ou la Pharmacie universelle. Réformateur de la chimie, à l’esprit cartésien comme son maître Moyse Charas, précurseur de la toxicologie avec de nombreuses études sur les poisons et leurs effets, Lémery est considéré comme le premier spécialiste en pharmacie.

Apothicaire-Artiste du Roy : Simon Boulduc (1652-1729)

 

Apothicaire-artiste du roi, c'est-à-dire apothicaire-chimiste, Simon Boulduc occupera plusieurs charges à la Cour et sera successivement apothicaire de la Princesse Palatine puis de la Reine douairière d’Espagne.

Né vers 1652, il est le fils de Pierre Boulduc maître apothicaire et petit-fils de Louis, l’ancêtre de la famille, maître épicier. Après des études classiques, Simon est reçu maître apothicaire en 1672, grâce à la formation donnée par son père. A cette époque, les fils de maîtres pouvaient accéder directement à la maîtrise, à la suite de leur apprentissage. Ils étaient dispensés de l’examen, subissaient des épreuves simplifiées et payaient des droits d’immatriculation moins élevés que les autres candidats. Il s’installe rue des Boucheries-Saint-Germain à Paris, dans la maison de ses parents. Comme son père il occupe de hautes fonctions dans la Communauté : garde de 1687 à 1689, consul en 1698 et juge en 1717. Suppléant de Fagon au Jardin royal des plantes médicinales, il obtient une chaire de chimie en 1695. Membre de l’Académie des sciences en 1694, il présente de nombreux mémoires sur la chimie, la pharmacie, la médecine et même la chirurgie. Il s’intéresse également aux médicaments purgatifs et à leurs propriétés physico-chimiques. Il entreprend des recherches physiques par l’analyse, par les mixtions et les fermentations et étudie tout à tour la coloquinte, la jalap, la gomme-gutte, l’ellébore noir, la scammonée, la gratiole, l’aloès, la rhubarbe, le concombre sauvage, les fleurs et feuilles de pêcher……

Le portrait de l’apothicaire est conservé, comme celui de son père et de son fils, à la salle des Actes de la Faculté de pharmacie de Paris.

 

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Références bibliographiques

 

  • Revue d’Histoire de la pharmacie

  • Dossiers documentaires « Collections d’histoire de la pharmacie » CNOP

  • Histoire de la pharmacie et de l’industrie pharmaceutique / Patrice Boussel, Henri Bonnemain et Frank Bové. – Paris : La Porte Verte, 1982

  • Histoire de la pharmacie en France des origines à nos jours / Maurice Bouvet. – Paris : Occitania, 1937

  • Les Médaillons de la Faculté de pharmacie de Paris / Maurice Chaigneau. – Paris : Pariente, 1986

  • Cinq siècles de pharmacie hospitalière 1495-1195 / Texte réunis par François Chast et Pierre Julien. – Paris : Hervas, 1995

  • Histoire de la pharmacie / R. Fabre et G. Dillemann. – Paris : PUF, 1963 (Que-sais-je ?)

  • Le Pharmacien emplumé : l’Image et le rôle du pharmacien d’officine, une réflexion illustrée par la littérature/ Eric Fouassier. – Paris : Interfimo, 1995

  • Grands pharmaciens / Paule Fougère. – Paris : Buchet-Chastel, 1956 (Les Grandes professions françaises)

  • Le cadre de vie professionnel et familial des apothicaires de Paris au XVIIe siècle / Christian Warolin, thèse pour le doctorat d’histoire moderne, Paris-IV Sorbonne, 1994

  • Pierre Frapin, un apothicaire fournisseur de Molière / Christian Warolin, Revue d’histoire de la pharmacie, n°318, 1998, p. 187-200

  • D’Aristote à Lavoisier : les étapes de la naissance d’une science / Olivier Lafont. – Paris : Ellipses, 1994

  • Contribution à l’histoire l’enseignement de la pharmacie : l’enseignement de la chimie au Jardin royal des plantes de Paris / Jean-Paul Contant. – Cahors : imprimerie Coueslant, 1952

 

Par Dominique Kassel, avril 2002.

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